jeudi 22 février 2018

Assad le gagnant

Laurent Joffrin

Assad le gagnant

Il fallait «parler avec Assad». Il fallait d’abord «battre l’Etat islamique» et dans cette lutte, Assad était un allié et un moindre mal. Ceux qui ont préconisé cette realpolitik – une partie de la droite française, d’autres adeptes du «réalisme», sans parler de l’extrême droite unanime – devraient s’expliquer plus avant. Comme il le fait depuis le début du conflit, Assad ne recule devant rien pour retrouver l’emprise traditionnelle de son clan sur la Syrie. Bombardements aveugles de quartiers ou de villes entières, massacres de civils, usage des bombes chimiques prohibées depuis les années 30 dans le monde entier : il faut avoir les nerfs solides et la conscience bien endormie pour défendre le bourreau de la Ghouta, ce faubourg de Damas aujourd’hui menacé d’un «cataclysme humanitaire», selon les mots du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.
La lutte contre Daech ? Elle fut l’œuvre des Kurdes, des Irakiens et de la coalition emmenée par les puissances occidentales mais aussi approuvée par nombre de pays arabes. Lesquels Kurdes sont maintenant remerciés par un abandon sans cérémonie de la part des puissances qu’ils ont épaulées, souvent en première ligne. Assad a fait très peu contre Daech, qu’il a utilisé comme repoussoir pour justifier son maintien en place. Certes, il bénéficie du soutien de minorités syriennes qui craignent plus que tout les islamistes. Certes, il arrive qu’une dictature vaille mieux qu’une situation d’anarchie guerrière encore plus dommageable aux populations civiles. Mais le relâchement de la pression sur le régime laisse libre cours à ses penchants les plus cruels. Asssad veut punir ses opposants, les moins islamistes en tête, dans la mesure où ils étaient à l’origine les plus dangereux, pour la bonne raison que leur cause était juste.
Pour avoir reculé devant des sanctions sérieuses quand la ligne rouge des bombardements chimiques a été franchie par le régime de Damas en 2013, les démocraties doivent maintenant contempler, impuissantes, le martyre des populations qui ont soutenu l’opposition syrienne. L’Iran et la Russie ont repris la main dans la région. Où est la victoire géopolitique dont on se gargarisait au départ ? Au fond, les «réalistes» se trompent aussi souvent, sinon plus, que les supposés «droit-de-l’hommistes». On a accepté le déshonneur de l’abstention face à Assad pour éviter un conflit encore plus sanglant. On a maintenant les deux.

vendredi 9 février 2018

Hulot : la presse vautour jamais rassasiée


 L’hystérie médiatique autour de la non-affaire Hulot démontre que la presse n’a rien retenu du passé.     Mais les voix qui s’élèvent chez      certains journalistes laissent malgré                tout entrevoir un début              de remise en cause.

 








« Toutes les explications du monde ne justifieront 
pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous ».
François Mitterrand


La rumeur dit-on était insistante dans le tout Paris : une affaire Hulot allait sortir, entraînant avec elle la démission du ministre de l’écologie tant sa teneur était explosive. Agressions sexuelles, viols… Rien de moins. C’est le nouveau venu, le magazine l’Ebdo, qui devait sortir ce scoop pourri puisqu’il n’en était pas un, mais cela aurait pu être Valeurs Actuelles ou Rivarol tant le niveau de vilenie était élevé. Face à cette rumeur, Nicolas Hulot a tenu à couper l’herbe sous le pied des propagateurs de bassesses (démontrant d’ailleurs avec conviction qu’il n’y avait aucune affaire) en accordant une interview « vérité » jeudi matin à Jean-Jacques Bourdin, devenu procureur d’un jour du tribunal médiatique. Le moment, fort, ne pouvait que déclencher un sentiment puissant de gêne face à cet homme, d’évidence pudique, nous expliquant que sa femme et ses enfants étaient la veille « en pleurs » alors que l’animateur de RMC lui demandait s’il « pouvait se regarder dans la glace ».
Vingt et quelques minutes d’interview avec le ministre de l’écologie. Vingt et quelques minutes de perdues sur un sujet totalement anecdotique (une plainte classée sans suite il y a 20 ans…), vingt et quelques minutes à occulter les sujets majeurs qui sont ceux dont s’occupe Nicolas Hulot. Mais voyez-vous, que pèse le réchauffement climatique ou la situation des victimes des différentes intempéries face à une histoire mêlant sexe et pouvoir ? Le Moloch n’était pas rassasié, il fallait cette séquence malaisante d’un homme le genou à terre qui allait donner le véritable coup d’envoi du cirque médiatique. Ce jeudi, pendant que les chaînes d’info tournaient en boucle sur Hulot, une loi de programmation militaire redonnant des moyens inédits à l’armée était dévoilée, une Police de Sécurité du Quotidien censée combattre l’insécurité était présentée. Mais comprenez-vous, il fallait parler d’Hulot, Hulot, Hulot…
Les leçons du passé n’ont pas été retenue
Rien n’excite plus les médias que l’homme politique dans sa faiblesse. Il devient alors une proie qu’il faut poursuivre jusqu’à ce qu’elle s’épuise, craque, renonce. Et qu’ensuite, une fois à terre, il faut mettre à mort. Sonnez l’hallali. Mais la vie d’un homme, ce n’est pas seulement un débat dans une vulgaire émission de télé ou un bandeau en bas de l’écran. Et si les politiques ont le cuir solide, leurs familles sont toujours des victimes collatérales. Imagine-t-on ce que vivent des enfants en primaire ou au collège dont le père ou la mère sont jetés ainsi en pâture. On ne peut que repenser à Mitterrand qui, suite au suicide de Pierre Bérégovoy, n’avait de mots assez durs pour décrire cette presse vautour Ne tombons pas dans une volonté d’empêcher les journalistes de faire leur travail, il est ainsi tout à fait normal d’informer les Français sur des affaires mêmes privées concernant des ministres quand cela peut nuire à l’intérêt général. Mais, dans le cas d’Hulot, quand une plainte a été classée sans suite il y a plus de 20 ans et que l’autre pseudo affaire n’existe pas, où est l’information ? Et dans les autres cas où cela concerne un frère, une sœur, des enfants qui n’ont aucune vie publique et aucun lien avec l’action d’un responsable politique, où est l’information ? Etait-il par exemple normal de découvrir l’intégralité des PV de dépositions à la police dans la presse comme au moment de l’affaire Fillon ? Etait-ce là de l’information que de court-circuiter la justice ? Ne pouvons-nous pas avoir un minimum de décence ou sans même aller jusque-là, de sang froid ?
Le racolage n’est pas une fatalité
La réaction outrée de beaucoup de journalistes face à la rumeur Hulot tient malgré tout à nous faire croire qu’il pourrait y avoir un début de remise en cause. Fallait-il publier cette enquête ? Plusieurs journalistes n'ont pas manqué de soulever cette question, jugeant le contenu de l'article de l'hebdomadaire peu étayé.
"Ni plainte, ni plaignante à visage découvert, ni récit des faits", s'est ainsi étonné le chroniqueur Daniel Schneidermann, qualifiant cette enquête d'"étrange". "Dans les affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles, la parole des victimes est crédibilisée par le récit de faits le plus complet et précis possible. Aussi crus soient-ils"relève également "Libération". "'Ebdo' explique avoir rencontré la jeune femme ayant déposé plainte en 2008, mais choisit de 'ne pas livrer une série de détails qui rendraient possible son identification'De plus, à aucun moment, le contenu de la plainte n’est cité. De nombreuses ellipses et affirmations au conditionnel ponctuent le papier". Et le journal d'ajouter :"On sort de la lecture avec plus de questions que de réponses. Comme si le magazine avait allumé la mèche et comptait feuilletonner."                                                                            Il n’y a en effet aucune fatalité à ce que la course à l’audimat, au buzz et au sensationnalisme se fasse au détriment du respect de la personne humaine, au détriment des règles de bases du journalisme comme le fait de recouper les informations, de donner l’intégralité des points de vues, d’accepter les décisions de justice, de respecter au final la loi française. Et plus largement, s’il y aura toujours des lecteurs pour ce genre d’histoire, les médias ne devraient pas perdre de vue que l’époque a changée, que l’audience peut se faire autrement, sur des sentiments plus positifs, plus respectueux, sur ce que la télé appelle le « feel good » sans pour autant que cela nuise à la qualité de l’information.
On peut rire de ce « feel good », on peut estimer aussi qu’il s’agit là d’une voie utopique. Regardons pourtant, pour une fois, ce que le monde politique nous enseigne sur ce point, les changements de comportements qu’il a pu lui, ce monde si dur, adopter. C’était au moment d’Occupy Wall Street ou de son pendant français, Nuit Debout, ces débats où il était interdit de siffler ou d’applaudir les intervenants (afin d’éviter le caractère groupisant insupportable). Mais ce fut aussi, de l’autre côté de l’échiquier, la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron où aucun adversaire politique ne fut jamais sifflé en meeting, où il était possible d’apprécier une idée de droite ou de gauche si elle s’avérait être bonne. Nuit Debout ou Emmanuel Macron n’ont-ils pas débattu sur des sujets de fond ? Se sont-ils censurés dans ce qu’il fallait dire aux Français ? Aucunement. Et dans les deux cas, même si les succès ont été divers, les citoyens ont apprécié ces nouvelles méthodes, lassés qu’ils étaient de cette société de la confrontation et de la lâcheté.




mercredi 31 janvier 2018

1 an déjà ...

Cher M. Trump, 

Vous n'avez pas l'étoffe d'un grand homme. 

Le monde entier rejette votre peur de l'autre, vos appels à la haine et votre intolérance. Vous légitimez la torture, appelez au meurtre de civils et encouragez la violence en général: nous ne voulons pas de cela. Vous dénigrez les femmes, les musulmans, les Mexicains et des millions d'autres personnes parce qu'elles ne vous ressemblent pas, ne parlent pas comme vous ou ne prient pas le même Dieu que vous: nous ne voulons pas de cela. 

Face à vos peurs, nous faisons le choix de la compassion. Face à vos discours catastrophistes, nous faisons le choix de l'espoir. Face à votre ignorance, nous faisons le choix de l'ouverture. 

Citoyens du monde, nous sommes unis contre vos tentatives de division. 

Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe 
le plus aux princes de se préserver.
On ne doit jamais laisser se produire un désordre pour éviter une guerre ;
car on ne l'évite jamais, on la retarde à son désavantage.
Il y a deux manières de combattre, l'une avec les lois, l'autre avec la force.
La première est propre aux hommes, l'autre nous est commune avec les bêtes.
Machiavel "Le prince"
Une première citation que ce monsieur ferait bien de méditer
lui qui nous amène par ses ordonnances vers un monde plein de dangers ou un conflit mondial peut être envisagé,
son menton en avant son poing dirigé contre la presse et ses opposants nous rappelle trop d'autres tribuns qui
tel que Mussolini ont détruit une partie du monde, leurs idées et leurs souhaits de revanche ont déjà embrasé le monde.
Relisons "1984" de George Orwell et continuons à nous prémunir de ces idées fascistes qui se font jour dans nos démocraties Européennes, Le FN par son programme est très proche des idéaux de Trump et de Poutine.
Que les chrétiens n’oublient pas cette citation du lévitique et l'appliquent au lieu de donner des leçons à tous.
Si un étranger vient habiter avec toi dans ton pays, ne l’humilie pas. 
Il sera pour toi comme l’un de vous,
l’étranger qui séjourne avec toi, et tu l’aimeras comme toi-même, 
car vous avez été étrangers au pays d’Égypte.
Lévitique, 19, 33-34

jeudi 25 janvier 2018

L’indécence de Monsieur Larcher

Le président du Sénat a présenté hier mercredi 24 janvier,
 « 40 propositions pour une révision de la Constitution utile à la France ». 
C’est une opération bien dans la tradition
 de la seconde chambre : 
empêcher tout changement. 

La mobilisation de l’institution qu’il préside (les socialistes ont  refusé de ratifier ses 40 propositions) pour, une nouvelle et énième fois, conforter l’archaïsme du système politique français.                      
En France : le Sénat est resté dans toute son histoire une chambre conservatrice et illégitime. Il a réussi, dès 1969 à vaincre la volonté modernisatrice de De Gaulle et tout au long de l’histoire de la V° République il n’a fait qu’empêcher les moindres tentatives de réforme : du refus du statut de la Nouvelle-Calédonie et de la Corse au rejet de la saisine du Conseil Constitutionnel par les justiciables en passant par la lutte permanente contre l’impôt sur le revenu ou sur la fortune, contre le Pacs ou la parité, le refus de voir les présidents des Etablissements de coopération intercommunale élus au suffrage universel; le champ législatif du Sénat est celui d’impressionnantes ruines de la démocratie représentative. Voilà le combat que poursuit aujourd’hui Monsieur Larcher. Il refuse la limitation du cumul des mandats dans le temps et la mise en œuvre de la proportionnelle à la bonne échelle (la région). Pour cela il embrasse toutes les causes susceptibles d’enrayer la volonté d’appliquer les promesses faites par le président de la République.
à l’heure d’une révision qui, en dépit de ses limites pourrait être un progrès. Le Sénat prétend exploiter le droit de veto abusif que lui donne l’article 89 de la Constitution. C’est le moment de passer par l’article 11 qui l’écartera pour mieux donner par référendum et directement aux citoyens, le pouvoir « d’organiser les pouvoirs publics » autrement. Ce serait une réponse à la hauteur de l’indécence de Monsieur Larcher.
Le Sénat demeure une « anomalie parmi les démocraties » comme l’avait diagnostiqué Lionel Jospin en 1998. De Gaulle en avait précocement tiré cette radicale leçon ( dès 1963) : « Le Sénat tel qu’il est n’a plus aucune raison d’être. » 

vendredi 12 janvier 2018

"Pourquoi est-ce que toutes ces personnes issues de pays de merde viennent ici ?"


Donald Trump s'est emporté jeudi lors d'une réunion avec des parlementaires à la Maison-Blanche sur l'immigration qualifiant, selon le "Washington Post", plusieurs nations africaines ainsi qu'Haïti de "pays de merde". Une sortie jugée "raciste" par l'ONU 

Par L'Obs

"Commentaires choquants et honteux"


"Si c'est confirmé, il s'agit de commentaires choquants et honteux de la part du président des Etats-Unis. Désolé, mais il n'y a pas d'autre mot que 'racistes'", a déclaré vendredi 12 janvier le porte-parole du Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, Rupert Colville, lors d'un point de presse à Genève.
Ces propos montrent le "pire côté de l'humanité, en validant et encourageant le racisme et la xénophobie", a-t-il asséné.
En Afrique du Sud, une responsable du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir, a jugé "extrêmement insultantes” les déclarations du président américain.
"Notre pays n‘est pas un pays de merde, pas plus qu'Haïti ou aucun autre pays en souffrance", a dit Jessie Duarte, secrétaire général adjointe de l'ANC.

Norvégiens oui, Haïtiens non

Le milliardaire républicain recevait jeudi dans le bureau Ovale plusieurs sénateurs, dont le républicain Lindsey Graham et le démocrate Richard Durbin, pour évoquer un projet bipartisan proposant de limiter le regroupement familial et de restreindre l'accès à la loterie pour la carte verte. En échange, l'accord permettrait d'éviter l'expulsion de milliers de jeunes, souvent arrivés enfants aux Etats-Unis. Selon le "Washington Post" qui cite plusieurs sources anonymes, le président Trump aurait lancé lors des discussions :
"Pourquoi est-ce que toutes ces personnes issues de pays de merde viennent ici ? "
Selon elles, l'homme d'affaires devenu président faisait référence à des pays d'Afrique ainsi qu'à Haïti et au Salvador, expliquant que les Etats-Unis devraient plutôt accueillir des ressortissants de la Norvège, dont il a rencontré la Première ministre la veille. 
"Pourquoi avons-nous besoin de plus d'Haïtiens ?




Le "New York Times", qui fait état également des mêmes propos du président, citant des participants non identifiés à la réunion, avait rapporté en juin que Donald Trump avait assuré lors d'une autre réunion sur l'immigration, que les Haïtiens "ont tous le sida".

 "L'honneur" des responsables politiques est de conserver un "langage châtié", en particulier à l'égard des pays les plus vulnérables, a estimé vendredi le porte-parole du gouvernement français, après les propos sur des "pays de merde" prêtés au président américain Donald Trump.
"Je crois que dans ces circonstances le silence est préférable à toute réaction", a déclaré Benjamin Griveaux, lors du compte rendu du conseil des ministres, à l'Elysée. "Il n'est évidemment pas souhaitable de caractériser quelque pays que ce soit - et encore moins des populations qui viennent de pays qui ont beaucoup souffert ces dernières années - de la manière dont ils ont été supposément qualifiés par le président américain".
"Il faut garder un langage châtié en particulier quand on parle de pays qui ont été victimes parfois d'intempéries, de grande pauvreté, et qui sont dans une grande détresse", a-t-il ajouté. " C'est aussi ça l'honneur de responsables politiques de pays qui ont des niveaux de développement plus élevés".
Selon l'entourage du président américain, Donald Trump s'est demandé jeudi si les Etats-Unis devaient accueillir des migrants en provenance d'Haïti et d'Afrique, pays et continent qu'il a qualifiés de "pays de merde".

Ces propos ont été dénoncés par le porte-parole du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme qui a condamné des déclarations "racistes", "choquantes" et "honteuses"..

dimanche 7 janvier 2018

L'islam, encore et toujours

L'islam, encore et toujours

Emmanuel Macron veut dépassionner le débat sur l’islam. Il l’a dit dans un long discours sur la laïcité prononcé devant les autorités religieuses de France et il a évidemment raison. L’hystérie qui s’empare du débat public autour de cette question atteint parfois les sommets du grotesque. Non qu’elle soit secondaire. Mais elle met en jeu beaucoup d’affects et peu de réalités. Dès qu’on y jette un regard froid, dès qu’on s’attache au réel, elle révèle un accord bien plus large qu’on ne croit. Citons quelques pommes de discorde.
- Sur le voile islamique, objet de tant d’envolées sonores, il est en fait entendu – et accepté – par une nette majorité de Français que les signes religieux ostentatoires doivent être prohibés dans l’administration et les salles de classe, autorisés ailleurs, même sur les plages. Certains demandent leur réintroduction dans les écoles ; d’autres, à l’inverse, voudraient étendre l’interdiction du voile à l’université : ils sont ultraminoritaires dans les deux cas et personne ou presque parmi les leaders politiques du pays ne songe sérieusement à imposer l’une ou l’autre mesure.
- La construction de mosquées suscite parfois des polémiques. Elles sont circonscrites et personne ou presque ne propose de les interdire. A l’inverse, les musulmans évitent en général, par souci d’apaisement, l’érection de minarets très visibles.
- L’immense majorité de l’opinion refuse l’ingérence de la religion dans les programmes d’enseignement, y compris parmi les musulmans. A la différence de ce qui existe aux Etats-Unis, aucune force organisée, notable, ne demande que le créationnisme, par exemple, soit enseigné à l’école, encore moins à égalité avec la théorie de l’évolution. Le corps enseignant maintient avec courage l’intégrité des programmes établis par l’autorité républicaine.
- La viande halal – ou casher – a droit de cité. Le débat se réduit en fait à une discussion sur les conditions d’abattage, par souci de limiter la souffrance animale. Beaucoup de responsables religieux sont ouverts au compromis sur ce point. De même, les menus de cantine scolaire sont progressivement adaptés pour tenir compte des traditions culturelles en matière d’interdits alimentaires (l’école avait déjà admis ce principe en servant du poisson le vendredi pour tenir compte de la tradition catholique).
- Les religions sont consultées systématiquement lors de la préparation de lois de bioéthique. Mais personne ou presque n’exige que leurs demandes soient acceptées par principe. Les élus sont libres de légiférer comme ils l’entendent.
- La grande majorité de l’opinion s’accorde pour refuser les exigences intégristes à l’hôpital ou en matière de sport à l’école. Les conflits se résolvent la plupart du temps par la discussion. Evidente, la poussée fondamentaliste est largement contenue, sinon rejetée la plupart du temps.
- Protecteurs des religions et de la liberté de culte, les principes laïques sont en fait massivement approuvés par l’opinion et chez une majorité de musulmans.
- Les indices de tolérance entre communautés, mesurés par les sondeurs ou les sociologues, sont orientés à la hausse malgré les attentats ; les agressions contre les musulmans ont nettement baissé entre 2015 et 2016.
- Deux points noirs persistent ou s’étendent : l’emprise intégriste sur certaines cités, celle que décrivent par exemple Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué dans leur livre sur Trappes ; l’antisémitisme, qui connaît un regain alarmant. Ce n’est pas rien… Mais la puissance publique et les municipalités s’efforcent de les combattre. C’est une lutte nécessaire et constante. Personne ne peut dire qu’elle est perdue d’avance.
Irénisme ? On le dira. Mais les Cassandre doivent, pour réfuter ce constat, y opposer des faits tangibles et non des fantasmes. Les difficultés sont réelles, parfois inextricables ; encore faut-il, pour les résoudre, les évaluer à leur juste proportion.

Et aussi

Faire revenir les «revenants», ces jihadistes français, femmes ou hommes, prisonniers en Irak et en Syrie ? Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a posé un critère utile : ils peuvent être jugés sur place si les garanties de droit en vigueur dans les démocraties leur sont appliquées. Aujourd’hui, nous n’y sommes guère. Des procès tenus en France, aussi bien, auraient la vertu pédagogique et informative qui est propres à la bonne administration de la justice.
On oublie, en tout cas, de relever un paradoxe. Ainsi ces terroristes qui n’avaient que haine et mépris envers la République française, jusqu’à prendre les armes contre elle, jusqu’à à se faire les complices d’attentats ignobles perpétrés contre leurs compatriotes, découvrent soudain ses vertus. Vaincus, ils ont changé d’idée. On aurait pu penser, avec une pointe d’ironie, qu’ils auraient préféré comparaître devant un tribunal islamique… Bizarrement, ils s’en remettent maintenant à l’état de droit laïque et républicain qu’ils vouaient aux gémonies, à des tribunaux composés de mécréants, à un Etat français par ailleurs qualifié de raciste et de post-colonial. Cela tend à prouver que le courage des fanatiques a ses limites. Ou que la défaite est parfois mère de sagesse.
LAURENT JOFFRIN

vendredi 29 décembre 2017

Valse brune en Autriche : et si nous cessions d’être naïfs ?

La porosité des discours entre l'extrême droite, la droite, et maintenant le centre, a fait baisser la garde sur tout le Vieux Continent.



Ça se passe en Europe, à 1.235 kilomètres de Paris, mais personne ou presque ne dit rien. Au terme de deux mois de tractations avec le jeune chancelier conservateur, Sebastian Kurz, six ministres d’extrême droite viennent de faire leur entrée au gouvernement autrichien. Pas pour s’occuper de broutilles, non, mais pour prendre en main des portefeuilles stratégiques comme l’Intérieur, la Défense, les Affaires étrangères ou encore la Fonction publique. En clair, les ultranationalistes du FPÖ, le sinistre Parti de la Liberté d’Autriche, contrôlent désormais la police, les services secrets, l’armée, les fonctionnaires… Rien que ça.

 Pour Raphaël Glucksmann : "le tsunami national-populiste qui balaie l’Europe et l’Amérique échappe aux grilles de lecture habituelles".

 L’explication socio-économique fondée sur la paupérisation des classes moyennes n’est pas suffisante. L’Autriche et la République tchèque ne connaissent ni chômage de masse ni augmentation frappante du taux de pauvreté. Ce qui est partiellement vrai au nord et à l’est de la France ne l’est plus dans le Tyrol et en Moravie. N’oublions pas non plus qu’Obama a laissé l’économie américaine dans une bien meilleure forme qu’il ne l’a trouvée. Et pourtant Strache. Et pourtant Babis. Et pourtant Trump. Les images des colonnes de migrants conjuguées à l’effroi légitime suscité par les attentats islamistes font du "musulman" un agent électoral parfait. Un ennemi mobilisateur. La figure de l’autre menaçant qui permet en réaction de définir un "nous". Et nous touchons là à l’essentiel. Non pas "la crise migratoire", non pas "le musulman", non pas, donc, cet "autre" qui n’est en l’occurrence qu’un facteur secondaire, mais ce "nous" ou plutôt son absence, son manque, l’incapacité de nos démocraties à produire un "nous" et à lui donner sens. Le défi de notre génération est immense. Trente ou quarante ans de mutations socio-économiques, d’apesanteur postpolitique et de vie intellectuelle bercée au mythe de la fin de l’Histoire ne s’effacent pas en un débat télévisé réussi ou deux discours inspirés. Le compte à rebours est enclenché.

A ceux qui ne verraient pas bien où est le problème, on rappellera que leur leader, Heinz-Christian Strache, défila jadis avec la Wiking-Jugend, une organisation de jeunesse néonazie. "J’étais stupide, jeune et naïf", plaide-t-il aujourd’hui. Voire. Fondé par d’anciens Waffen-SS dans les années 1950, le FPÖ s’est longtemps défini comme un parti "patriote et social", histoire d’éviter de dire "national et socialiste". Il accueille depuis toujours un nombre incalculable de nostalgiques du régime hitlérien. C’est dans ses rangs que de nombreux responsables considèrent la loi de dénazification de 1947 comme une atteinte à la liberté d’expression.
Dans ses rangs encore que Jörg Haider compara les camps de concentration à de simples "camps disciplinaires", jugeait "exemplaire" de serrer la main à d’anciens criminels de guerre à leur sortie de prison, ou trouvait bien des mérites à la politique de l’emploi du IIIe Reich.
Dans ses rangs toujours qu’un ancien chef de file pour les élections européennes qualifia l’Union de "conglomérat de nègres". N’en jetons plus… Tout le monde aura compris d’où viennent ces gens, dans quelle histoire ils s’inscrivent et de quelle idéologie ils se réclament. Pas besoin de faire un dessin.

Montée du populisme

Ce n’est pas la première fois que l’Autriche souffle ainsi sur des braises aussi anciennes qu’extrêmes. Après les législatives de 1999, déjà, une première alliance entre la droite conservatrice et le parti de Jörg Haider déclencha un tollé en Europe et à Vienne. Manifestations, pétitions, condamnations diplomatiques, sanctions européennes… "Le parti de M. Haider est inspiré par une idéologie qui est à l’opposé des valeurs d’humanisme et de respect de la dignité de l’homme qui fondent l’Union européenne", tonnait alors l’Elysée.
Oui mais voilà, la montée du populisme est passée par là. Le repli identitaire et le rejet de l’autre aussi. La porosité des discours entre l’extrême droite, la droite, et maintenant le centre, a fait baisser la garde sur tout le Vieux Continent.
"On jugera sur les actes"s’est contentée de répondre, ce mardi, notre ministre des Affaires européennes, ajoutant dans un bel optimisme que le FPÖ avait changé. Vraiment ? Et si nous cessions, à notre tour, d’être stupides, jeunes ou naïfs, comme dirait l’autre…