vendredi 24 janvier 2020

« les discours politiques extraordinairement coupables »

Emmanuel Macron a dénoncé avec véhémence, dans l’avion le ramenant d’Israël jeudi soir, « les discours politiques extraordinairement coupables » affirmant que la France est devenue une dictature, et justifiant de ce fait la violence politique et sociale.
« Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables –, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée... Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime ou une personne ou un clan décident des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! La dictature, elle, justifie la haine. La dictature, elle, justifie la violence pour en sortir. Mais il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre. »                                                « Tous ceux qui, aujourd’hui dans notre démocratie, se taisent sur ce sujet, sont les complices, aujourd’hui et pour demain, de l’affaiblissement de notre démocratie et de notre République. »

samedi 11 janvier 2020

ECOLOGIE Les mégafeux, une catastrophe mondiale et totale

Pour la philosophe Joëlle Zask, les incendies monstrueux qui ravagent les forêts du monde, sur tous les continents et même au Groenland, sont des catastrophes d'une violence inédite qui remettent en cause l’idéologie de la maîtrise de « la nature ».

La destruction en cours de pans entiers de la forêt amazonienne par des incendies géants porte une grave atteinte à un trésor de la vie terrestre. L’Amazonie est la plus grande forêt tropicale, la plus riche réserve de biodiversité, une contributrice majeure au cycle de l’eau et un immense puits de carbone. Pour toutes ces raisons, c’est l’un des plus précieux territoires de la planète face aux dérèglements du climat et aux menaces d’extinction des espèces animales et végétales.                 C’est aussi le milieu de vie, le monde culturel et spirituel, ainsi que la mémoire de plusieurs centaines de peuples autochtones, exposés à la violence des politiques extractivistes des gouvernements des États amazoniens. Les menaces contre les Amérindiens atteignent un paroxysme au Brésil depuis l’élection de Jair Bolsonaro
Or la déforestation est l’un des principaux facteurs des feux monstrueux qui ravagent l’écosystème amazonien. La carte des incendies correspond en effet en grande partie aux limites des frontières agricoles, ces fronts forestiers tronçonnés pour y faire place aux élevages de bétail. Mais il serait erroné de ne voir dans ce désastre en cours qu’un problème brésilien. Au contraire : des « mégafeux » apparaissent sur tous les continents depuis plusieurs années. Ils constituent un « fait social total » et remettent en cause les représentations fondatrices des sociétés contemporaines, où beaucoup continuent de croire que les humains peuvent maîtriser « la nature ». C’est ce que défend la philosophe Joëlle Zask dans un livre paru le 22 août : Quand la forêt brûle (Premier Parallèle). Elle y théorise le pullulement des mégafeux qui ont consumé des milliers d’hectares, tué des centaines de personnes et intoxiqué un nombre inconnu d’autres en Grèce, Australie, Sibérie, Californie, Indonésie, dans le bassin du Congo ou au Groenland, en quelques années à peine.À la différence des feux de forêt, dont certains, quand ils sont maîtrisés, peuvent avoir des effets positifs sur les écosystèmes, en détruisant les broussailles et les bois morts qui sinon augmenteraient le risque de feu incontrôlé, les mégafeux sont des catastrophes. Ils constituent « des événements que nos raisonnements binaires, qui en sont à la source, empêchent de prévoir ». Ces feux « ne sont ni prévisibles, ni progressifs comme le sont l’effet de serre, la radioactivité, la pollution aux particules fines, l’augmentation progressive de la température, la fonte des glaces ou l’élévation du niveau de l’océan ». Ils sont soudains, incommensurables, presque impossibles à éteindre de la main de l’homme, de plus en plus fréquents. Et surtout, ils se nourrissent de la volonté humaine de maîtriser et utiliser la nature : « L’idéologie d’une maîtrise complète de la nature qui sous-tend l’arraisonnement de la nature et l’idéal de contrôle des feux a pour ultime conséquence des phénomènes incontrôlables, dont les mégafeux sont le symptôme le plus violent et le moins réfutable. La cause est humaine, mais le processus se retourne contre l’homme en général. » L’immense majorité de ces mégafeux sont d’origine humaine, qu’il s’agisse d’incendies criminels, d’imprudences ou des conséquences de l’exploitation des espaces boisés. 
La lutte contre les mégafeux alimente un « complexe industriel du feu », un nouveau business de matériel de pointe qui vaut des milliards de dollars, et se développe au rythme de la déforestation et des incendies monstrueux qu’elle cause. Plus on lutte contre les mégafeux, plus on s’organise pour dompter une nature sauvage, plus on s’enferre dans l’illusion qu’on peut la contrôler. Et plus on s’empêche de s’attaquer aux véritables racines du problème : la réduction de la nature à une ressource que l’on peut exploiter sans risque pour nourrir le bétail, faire pousser le cacao, ou cultiver le bois de construction qui sera consommé sur les marchés étasunien, européen et chinois. « L’industrie forestière et les grands feux forment un couple inséparableL’appauvrissement de la biodiversité que la première provoque prépare le terrain pour les seconds. ».Plus qu’un cercle vicieux, c’est une faille systémique, une contradiction insurmontable de notre idéologie utilitariste, qui nous laisse penser que l’argent et les technologies nous permettent de dominer le monde. Remplacement des forêts primaires par des bois de plantation, destruction des milieux ouverts, apparition de « déserts boisés » d’où sont chassées la faune et la flore qui se nourrissaient des essences désormais disparues…                          À Bornéo, en Indonésie, des dizaines d’individus de la tribu très menacée des orangs-outans ont péri dans les grands feux de 2015. Les incendies seraient responsables de la mort de la moitié de cette population de grands singes. En 2017, le Chili a connu le pire désastre forestier de son histoire, en partie à cause des monocultures d’eucalyptus destinées à l’industrie forestière. En Indonésie, les mégafeux provoqués par les multinationales qui déforestaient ont détruit 2,6 millions d’hectares et causé des problèmes de santé chez un demi-million de personnes. Des enfants sont morts d’étouffement. Des aéroports et des écoles ont dû être fermés jusqu’en Thaïlande. Pour certains experts, c’est un crime contre l’humanité, écrit la philosophe. Quelles relations réinventer avec les forêts depuis là où nous vivons ? Cette question est devenue l’une des plus vivantes et combatives des champs littéraire, intellectuel, politique et de mouvements sociaux : contre la mine dite Montagne d’or en Guyane, contre la construction d’une base de loisirs dans la forêt de Romainville, contre le contournement routier de Strasbourg, contre le centre d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure, sur le plateau de Millevaches, où des collectifs s'opposent à l'exploitation industrielle de la forêt, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes…
Toutes ces contributions et mobilisations constituent des antidotes radicaux pour sortir du face-à-face politiquement et intellectuellement stérile entre Emmanuel Macron et le président brésilien.

mardi 7 janvier 2020

Le réchauffement climatique actuel ressemble à celui ayant accompagné la mort des dinosaures


Les scientifiques avaient alerté les autorités : le réchauffement climatique aura des conséquences dramatiques sur notre Planète et nos sociétés. Aujourd'hui, c'est l'Australie qui est touchée de plein fouet. Des terres sèches et des villes à court d'eau. Résultat : les feux de brousse -- habituels dans la région -- se sont déclarés plus tôt dans la saison et avec plus d'intensité.
Le monde entier s’émeut du sort des koalas et des kangourous australiens. Mais ce sont tous les animaux sauvages du pays qui sont aujourd’hui menacés par les flammes. Mammifères, oiseaux, reptiles. Aucun ne semble épargné. Selon des chercheurs de l’université de Sydney (Australie), près de 480 millions d’animaux seraient ainsi déjà morts depuis septembre ! Des incendies toujours loin d'être maîtrisés, une nouvelle vague de chaleur extrême qui s'abat sur le pays et des animaux sauvages en souffrance.
Avec une économie dominée par l’industrie minière, l’Australie rechigne depuis plusieurs décennies à prendre des mesures contre les gaz à effet de serre. Elle est aujourd’hui la première victime de cette politique. La faute au réchauffement climatique, reconnaissent la plupart.
L’Australie est entrée dans l’ère de la catastrophe climatique”, assène le romancier australien Richard Flanagan. Et elle commet un véritable suicide climatique. “Sa magnifique barrière de corail se meurt, ses forêts primaires brûlent, ses forêts sous-marines de kelp [algue] géant ont déjà disparu, de nombreuses villes n’ont plus d’eau ou n’en auront bientôt plus, et le vaste continent brûle à une échelle jusqu’alors inconnue” “Des milliers d’individus poussés vers les plages dans une lumière orange qui évoque des tableaux médiévaux où se croise une foule d’hommes et d’animaux – moitié Bruegel, moitié Bosch – entourés d’incendies, les visages des survivants cachés par des masques. Des flammes hautes de soixante mètres. Des tornades de feux, des enfants terrifiés à la proue de frêles esquifs, voguant loin des flammes. Réfugiés dans leur propre pays.”, il compare les images des incendies actuels à “un mélange des films Mad Max et Le Dernier Rivage, écrit-il dans The New York Times.

L'Australie vit décidément une fin d'année compliquée et dramatique.



Retour de l'Éocène au XXIIe siècle, si l'on ne fait rien pour le climat

En fouillant les archives géologiques, on a en effet découvert, qu'il y a environ 56 millions d'années, les températures mondiales auraient alors augmenté d'environ 5 à 8 °C en seulement 20.000 ans. Cette augmentation s'est accompagnée d'une hausse correspondante du niveau des mers, en même temps que les océans se réchauffaient. Le Groenland méritait bien son nom de pays verdoyant à cette époque qui voyait, de plus, l'apparition des premières baleines, des premiers chevaux et des premiers primates.  il faut garder à l'esprit que bien qu'il se soit installé très rapidement à l'échelle géologique, l'Humanité est en train de produire un changement climatique bien plus rapide. Et cela n'incite pas à l'optimisme quant à la capacité de la biosphère à s'adapter à un tel bouleversement. On aurait donc tort de croire que finalement l'Humanité n'aura qu'à s'installer « tranquillement » dans les régions arctiques devenues tempérées et accueillantes, peut-être, au cours du XXIIe siècle.

Le réchauffement climatique actuel ressemble à celui ayant accompagné la mort des dinosaures

L'impact du Yucatán, responsable du coup de grâce donné aux dinosaures, aurait provoqué un réchauffement climatique similaire à celui actuellement en cours. Les sédiments laissent également penser qu'il a entraîné la prolifération de zones mortes sans oxygène dans les océans, un phénomène que l'on voit aussi actuellement.
L'énergie dégagée par l'impact aurait libéré des quantités massives de gaz carbonique. Mais avant cela, c'est plutôt l'équivalent d'un hiver nucléaire qui aurait frappé la Planète, entraînant les dinosaures dans la mort. Les produits de l'impact ainsi que des aérosols soufrés auraient fait chuter les températures d'environ 25 °C, en bloquant et réfléchissant les rayons du Soleil. La Terre aurait mis deux ans environ à s'en remettre pour basculer ensuite, en quelques centaines d'années, vers une augmentation de la température globale de quelques degrés du fait de l'injection du CO2 dans l'atmosphère. Les océans auraient également été victimes d'une acidification à cause du gaz carbonique. Ce second réchauffement climatique a donc été rapide, se mettant en place au cours de quelques centaines à quelques milliers d'années (ses conséquences auraient duré 100.000 ans). Une vitesse comparable avec ce qu'a provoqué l'Homme en débutant la révolution industrielle avec le charbon il y a presque 200 ans. Les chercheurs estiment d'ailleurs que l'impact du Yucatán a libéré puis injecté environ 1.400 gigatonnes de CO2 alors que notre civilisation a fait de même à la hauteur de 32,5 gigatonnes pour la seule année 2017. Clairement, les deux phénomènes sont comparables et devraient donc avoir des conséquences similaires, à ceci près qu'Homo sapiens est censé être plus sage et plus intelligent que les dinosaures.

Les habitants d'Australie confrontés à une nouvelle vague de chaleur et... à la passivité du gouvernement. C'est donc une mauvaise nouvelle qui vient de tomber 



jeudi 19 décembre 2019

Le bluff Mélenchon

Ça n’avait pas trop mal commencé.
Mélenchon est né à Tanger, ville cosmopolite et ample, ville d’écrivains et d’esthètes, ville de tangence entre un Orient compliqué et une Europe curieuse.
Mélenchon a tout de suite eu cet art de la faconde et de la belle langue dont on ne sait s’il est né, pour lui, sur l’agora d’Athènes ou entre le Grand et le Petit Socco.
Au moment où la plupart cèdent à cette logique de «com» qui tue la parole politique, il est l’un des derniers à garder dans son parler un peu de cet accent désuet, de ce chantonnement léger et épicé, de ce râpeux, qui firent les riches heures de l’éloquence française.
Et je me souviens de rencontres – une, rue des Saints-Pères, en 2008, pour un entretien pour Technikart – où je sentis en lui quelque chose de rafraîchissant et vrai : à commencer par ses livres qu’il écrivait visiblement lui-même.
Que s’est-il passé, alors ?
Quelle querelle intime ou quel calcul ?
A-t-il changé, vraiment, ou juste sauté sur le rôle que lui offrait la telenovela généralisée qu’est devenue la politique ?
Parfois, je me dis que c’est son amour de soi qui l’a perdu. L’orchestration de ses meetings… Sa façon, non plus de parler, mais de s’écouter… Le parfum de culte de la personnalité qui flotte, dit-on, dans les rangs de son parti… Et puis cette affaire d’hologramme qui a donné lieu à tant d’explications alors que la vérité, toute simple, crevait les yeux : n’était-ce pas, d’abord, un sommet inégalé de la jouissance narcissique en politique ?
Parfois, au contraire, je me dis qu’il y a quelque chose, en lui, de l’«enfant humilié» bernanosien qui n’est jamais si méchant que lorsqu’on lui a refusé la «sorte d’investiture» à laquelle il pensait avoir droit. Il a tant aimé Mitterrand… Tant envié Hollande… Mais rien… Nulle reconnaissance en retour… Des positions perpétuellement subalternes… Et l’obligation de ronger son frein tandis que des chefs à la nuque raide lui préféraient des seconds rôles.
Quelle qu’en soit la raison, le résultat est là.
Cet homme, parti pour incarner le meilleur de l’esprit républicain, a décidé de se mettre à son compte et de devenir, ce faisant, le premier dans la décrépitude de son art politique.
Observez-le quand, sur le plateau du Grand débat, il opine du bonnet lorsque Marine Le Pen, à sa gauche, pourfend l’Europe ou l’Otan.
Notez, quand il clame l’urgence d’un autre grand remplacement qui permettrait de sortir les sortants et de dégager les élites républicaines faillies, son mano a mano avec la sémantique et la violence de l’extrême droite.
Écoutez, dans ses incantations «nationales», cette petite musique qui est celle d’un boulangisme dont le principe était déjà de mixer culte de la personnalité et appel au peuple.
Et puis la France insoumise…
N’est-il pas étrange, à la fin, que, chaque fois qu’un peuple insoumis affronte une dictature, une vraie, il s’arrange pour venir en renfort de la seconde et pour accabler le premier ?
Poutine, plutôt que Navalny.
L’aspiration à la démocratie en Syrie réduite à une affaire de pétrole et de gaz dont le dernier mot devrait rester à Bachar.
Le combat pour l’indépendance des Ukrainiens ramené à un complot «impérialiste» ourdi par des «aventuriers putschistes».
Le dalaï-lama, et les Tibétains survivants des massacres, accusés de vouloir instaurer une «charia bouddhiste».
Et puis, plutôt que les militants des droits de l’homme en Amérique latine, des odes à Chávez et Castro.
Objectera-t-on que ce dernier fut, à sa façon, un «insoumis» ?
D’abord, je ne le crois pas.
Mais l’aurait-il été que notre Mélenchon national aurait, pour le coup, un bon demi-siècle de retard sur «l’ère du peuple» qu’il nous annonce.
On sent sa nostalgie «ado» pour les grands récits d’autrefois.
Et je me rappelle, dans notre conversation de 2008, sa touchante fascination pour les grands-ducs du gauchisme haute époque que cet éternel radsoc regrettait de n’avoir pu côtoyer.
Mais on ne fait pas de politique avec pareils enfantillages.
Ou, si on en fait, c’est une politique pour les nuls et qui n’embrasse, à la fin, que des ombres désespérantes et plates.
Il parle de «dégagisme» quand ses aînés disaient «dialectique».
Il se replie sur le «souverainisme» quand ils inventaient l’idée neuve d’«internationalisme».
Et, dans le monde simplifié et spectral qui est le sien, le Grand Soir ressemble à Halloween ; il ne reste du maoïsme que le col ; Robespierre devient un tribun pétulant et râleur ; et Saint-Just se retrouve grimé en Tartarin de Tarascon.
Cette parodie, ce simulacre, ce côté rentier de la révolution et insoumission sans risque, c’est ce qui plaît chez Mélenchon.
Sauf que c’était tout de même autre chose, Saint-Just  !
C’était cette jeune torche qui incendia de son amour fou la langue des héritiers de Rousseau.
Et, si rassuré que l’on puisse être par cette tchatche et cet ersatz, finalement inoffensif, des radicalités de naguère, on ressent un malaise face à un usage aussi kitsch de l’histoire de France et du siècle.
Comme il est chétif, alors, notre insoumis.
Comme il est vain et creux, et comme il est ectoplasmique, ce mauvais thaumaturge qui saute dans le gouffre aux spectres parce qu’il aima, jadis, nager dans le «vaste océan, aux vagues de cristal» – celui qui vient mordre encore les rives de Tanger.
Il veut reprendre le flambeau. Mais sait-il seulement tenir une allumette ?
 Bernard-Henri Lévy

mercredi 18 décembre 2019

Trump, Johnson et Orwell, Remplacer la logique par l’outrance

La guerre incessante menée par les populistes contre la vérité connaît ces jours-ci un pic remarquable. Au Royaume-Uni, Boris Johnson menace de mettre au pain sec la BBC, l’une des institutions médiatiques les plus respectées au monde. Motif : la télévision publique britannique se serait rendue coupable de partialité envers lui pendant la campagne électorale. Apparemment, l’engagement supposé de la BBC contre les conservateurs n’a pas eu grand effet, puisqu’ils ont remporté haut la main le scrutin. La plupart des commentateurs de bonne foi estiment par ailleurs que la chaîne n’a fait que son travail. Indice supplémentaire : certains travaillistes l’accusent d’avoir concouru à leur échec cinglant, reproche symétrique qui laisse à penser que la partialité de la BBC est pour le moins incertaine. L’accusateur, enfin, est-il bien placé pour donner des leçons d’honnêteté intellectuelle ? On sait qu’il a été pris en flagrant délit de désinformation caractérisée pendant la campagne référendaire sur le Brexit.

Peu importe : pour un leader comme Johnson, ce ne sont pas les raisonnements qui comptent en politique, mais les émotions qu’il est capable de répandre dans l’opinion. A cette aune, on comprend la motivation de ses attaques contre la BBC, qui s’efforce, chacun peut le constater, de respecter l’impératif de véracité journalistique et devient par là même un obstacle à ses entreprises.

Remplacer la logique par l’outrance

Aux Etats-Unis, la Chambre de représentants s’apprête à mettre en accusation Donald Trump. Le Président se défend bec et ongles, non en argumentant, mais en écartant tous les faits. Il proclame sur tous les tons son innocence sans se donner la peine d’avancer un seul élément tangible et en reproche à ses adversaires de «déclarer une guerre ouverte contre la démocratie américaine». Excusez du peu…
Or quiconque consulte de bonne foi les enregistrements de Trump rendus publics comprend bien qu’il a effectivement tenté de monnayer une aide américaine auprès du président ukrainien en échange de l’ouverture d’une enquête contre le fils d’un de ses adversaires politiques dans la prochaine campagne présidentielle. Tous les témoins convoqués par les députés américains l’ont d’ailleurs confirmé. Qu’à cela ne tienne : Trump, comme à son habitude, remplace la logique par l’outrance et déclare qu’une conversation de toute évidence litigieuse est parfaitement conforme à l’éthique. Emboîtant le pas, les Républicains majoritaires au Sénat s’apprêtent à l’innocenter, quelles que soient les preuves amassées contre lui, pour la seule raison qu’ils ont besoin du président pour se faire réélire.

«L’histoire est une suite de mensonges»

Qui ne voit, dans ces dangereuses palinodies, l’incroyable déclin du débat public dans les démocraties gangrenées par le populisme. Le mensonge est courant en politique. Mais il s’apparente en général à une ruse : par différents artifices rhétoriques, on travestit les faits pour plaider sa cause et gagner des voix. Péché habituel, corrigé par une sanction potentielle : s’il est démontré qu’un responsable a menti sur un point important, il en subit les conséquences. Implicitement en démocratie, majorité et opposition admettent, malgré tout, que la vérité, dès lors qu’elle est établie, reste un critère de jugement, que la logique élémentaire et le respect des faits sont une langue commune (quitte à se battre sur les interprétations), même s’ils la malmènent à l’occasion.
Il s’agit maintenant de tout autre chose : un leader populiste peut déclarer qu’il fait nuit à midi, que les chats aboient ou que la Terre est plate, il n’encourt aucun dommage s’il garde sa majorité. Le mensonge n’est plus une ruse mais une démonstration de force. Chacun voit que Trump ment. Mais comme ce mensonge arrange une majorité, il garde cours légal. Au fond, les leaders populistes ont fait leur la cynique maxime de Napoléon : «L’histoire est une suite de mensonges sur lesquels on s’accorde.» Le rapport au réel disparaît. Seul reste en lice le rapport de force. George Orwell avait en son temps diagnostiqué le mal dans son 1984 en montrant comment le mensonge manifeste qu’on impose sans vergogne est une arme redoutable. Mais il parlait des régimes totalitaires. Son livre peut désormais s’appliquer à de grandes démocraties.
L’exemple du Brésil qui est devenu le laboratoire d’un nouvel autoritarisme. Jair Bolsonaro montre qu’il entend gouverner non pas avec de la planification et des projets, pas davantage à partir d’études et de calculs solides ou de grands débats avec la société, mais à coups de hurlements sur les réseaux sociaux.

Il incarne le retour d'un courant d'extrême-droite brésilien puissant dans les années trente
Bolsonaro vient de déclarer lui-même que son élection sonnait le glas de tous les "problèmes" de son pays : le socialisme, le communisme, l'extrême-gauche et ... le populisme! Donc, le populisme est plutôt une tradition de gauche, selon lui. Du point de vue de l'Amérique latine, il représente la fin du tournant à gauche qui avait débuté avec l'élection d'Hugo Chavez en 1998. La plupart des pays du continent sont désormais passés à droite. 
Elle marque le retour d'un mouvement politique, l'action intégraliste brésilienne, un parti fasciste des années trente qui se montrait très admiratif envers Mussolini et Hitler. Ce courant a été éliminé politiquement par Getulio Vargas, que ses sympathisants surnommaient le "père des pauvres" et qui a gouverné le Brésil à deux reprises, entre 1930 et 1954.  

Il y a trois emplois du mot "peuple" propres à trois traditions différentes : la tradition populiste, la tradition fasciste et la tradition nationaliste. Pour le populisme, le peuple, ce sont les citoyens qui décident. Pour le nationalisme, le peuple est la nation, la nation unifiée par son appartenance à la même ethnie. Dans le fascisme, le peuple est incarné tout entier dans la personne du chef. Le populisme a pour ambition de renouveler la démocratie de l'intérieur en représentant tous ceux qui sont exclus par la démocratie en place. Mais il peut tout à fait se transformer en fascisme. L’Italien Alessandro Baricco nous livre son regard sur le populisme, ce phénomène politique qui, partout ou presque, gagne du terrain. De Donald Trump à Jair Bolsonaro en passant par Boris Johnson, plusieurs de ses incarnations ont réussi à se frayer un chemin à la tête d’États démocratiques. Et si ses propres intrigues ont fini par éloigner Matteo Salvini des allées du pouvoir italien, sa côte de popularité demeure élevée. En outre, même quand ils ne gouvernent pas, comme en France, les populistes pèsent lourdement sur la vie et les pratiques politiques.
 Un certain pacte entre les élites et le peuple s’est rompu, si bien que le peuple a choisi de se débrouiller seul. Ce n’est pas vraiment une insurrection, pas encore. C’est une suite implacable de refus, de réactions brusques, de défis apparents au bon sens, voire à la raison. De façon obsédante, les gens continuent – en votant ou en descendant dans la rue – d’envoyer un message très clair : ils exigent que l’Histoire retienne la faillite des élites et que celles-ci soient condamnées à se retirer. Alexandro Barrico
LAURENT JOFFRIN

vendredi 6 décembre 2019

SNCF, RATP, EDF... Les incroyables avantages des régimes spéciaux de retraite



Certains secteurs d’activité ont fait de leur système de retraite un pilier intouchable. Âge de départ précoce, faible taux de cotisation ou niveau de pension élevé… Aux frais du contribuable et malgré les réformes. Niveau de pensions, subventions publiques... Les agents de la RATP, de la SNCF et d’EDF conservent de solides avantages en matière de retraites  Les subventions à la charge de l’Etat ne cessent de s’alourdir, notamment celles allouées aux cheminots : 3,4 milliards d’euros, dans le budget 2020, soit 64% des pensions versées. Certes, ce montant sert à compenser le déséquilibre démographique, du fait notamment de la baisse des effectifs enregistrée depuis plusieurs dizaines d’années au sein de la SNCF. Mais il vient aussi combler l’âge précoce de départ à la retraite des cheminots.  Les précédentes réformes, celles de 2008, 2010 et 2014, avaient vocation à aligner le régime spécial des cheminots (comme celui des agents de la RATP et d’EDF-GDF) sur celui de la fonction publique. D’abord en modifiant la durée de cotisation (passée progressivement de 150 à 172 trimestres), puis en faisant reculer petit à petit de deux ans l’âge plancher de départ à la retraite. A 52 ans contre 50 ans pour un conducteur de train et 57 ans contre 55 pour les autres agents, dits "sédentaires".  Ainsi, en 2017, l’âge moyen de départ à la retraite des conducteurs ayant effectué une carrière complète est de 53,7 ans; celui des sédentaires, de 58,2 ans. Mais toujours en décalage avec ceux des fonctionnaires de l’Etat (61,1 ans) et des salariés du privé (62,5 ans). Les cheminots jouissent d'un régime spécial de retraites bien plus avantageux que celui auquel sont soumis les salariés du privé. Leur taux de cotisations salariales de retraite est inférieur à celui des salariés du domaine privé (9,1 % en janvier 2019, contre 11,3 %). Et c'est sans compter sur le fait que de nombreux agents prennent leur retraite bien plus tôt que les travailleurs du privé alors que leur espérance de vie est sensiblement la même. Les agents de conduite nés avant 1962, et certains nés avant 1967, peuvent prendre leur retraite à taux plein à 50 et 55 ans A titre de comparaison, l’âge moyen de départ à la retraite est de 59,2 ans dans la fonction publique hospitalière, de 61,6 ans dans les collectivités territoriales, de 61,3 ans pour les fonctionnaires civils de l’État et de 63 ans ans pour régime général. « Des écarts entre les différents régimes qui ne reflètent pas des différences manifestes d’espérance de vie à 60 ans et se traduisent ainsi par des écarts du même ordre pour les durées passées à la retraite »

Le niveau moyen de pension de retraite des cheminots est également plus élevé que dans le secteur privé. Il correspond à taux plein à 75 % du salaire des six derniers mois d'activité de l'agent, contre un taux plein de 50 % sur le salaire moyen des 25 meilleures années pour les salariés du privé. Ces derniers bénéficient toutefois d'une retraite complémentaire portant ce taux à environ 75 % du salaire. En moyenne, la pension brute moyenne en équivalent carrière complète des agents partis à la retraite en 2017 est de 2 636 euros par mois à la SNCF. Si c’est plus que les 1 804 euros des retraités des collectivités territoriales, c’est bien moins que les 3 705 euros mensuels des retraités de la RATP.
Les cheminots travaillent-ils alors plus que les salariés du privé ? Pas vraiment. Même si les personnels roulants et certaines autres catégories d'emplois travaillent souvent en horaires décalés, dimanche et jours fériés inclus, la durée annuelle du travail à temps complet des salariés sédentaires de l'entreprise ferroviaire est relativement proche de celle des fonctionnaires, et donc moins importante que la durée de travail des employés du secteur privé : entre 1.568 et 1.589 heures par an, contre 1.708 heures dans le privé. Une catégorie de cheminots bénéficie d'une durée annuelle de travail à temps complet encore un peu plus faible : il s'agit des conducteurs de trains (1.409 h).

mardi 3 décembre 2019


Échanges de noms d’oiseaux et propos furibards : l’Otan, la plus grande alliance militaire au monde, a donné le ridicule spectacle, mardi à Londres, de dirigeants divisés. Le vacarme, déclenché par les propos de Macron sur « la mort cérébrale » de l’alliance, a empêché de répondre aux questions de fond sur l’avenir d’une organisation obsolète, inutile, voire toxique.

Il y a l’art d’enfoncer les portes ouvertes. Emmanuel Macron l’avait fait, non sans talent, il y a un mois, en déclarant dans un entretien à l’hebdomadaire britannique The Economist 
« Ce qu’on est en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’Otan. » Il faut « clarifier maintenant quelles sont les finalités stratégiques de l’Otan », ajoutait le président français, citant à titre d’exemple : « Vous n’avez aucune coordination de la décision stratégique des États-Unis avec les partenaires de l’Otan et nous assistons à une agression menée par un autre partenaire de l’Otan, la Turquie, dans une zone où nos intérêts sont en jeu, sans coordination. »
Le président ne faisait là que reprendre un constat largement partagé depuis un quart de siècle par tous ceux qui s’interrogent sur l’utilité d’une alliance militaire – la plus grande au monde – rendue obsolète par l’effondrement du camp soviétique et la dissolution du pacte de Varsovie le 1er juillet 1991. La « mort cérébrale » de l’Otan est actée de longue date, tout comme le fait que cette organisation demeure entièrement dans les mains du commandement militaire américain, qui est le seul décisionnaire. La sortie du président français n’a fait que déclencher une foire d’empoigne. Son homologue turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué dès ce week-end en ironisant sur « l’état de mort cérébrale de Macron ». Puis est arrivé ce mardi matin Donald Trump, armé de quelques propos chocs. Trump a déclaré être « très surpris » par la déclaration « très dangereuse » de Macron et de son jugement « très insultant » et « très très méchant »Au passage, il a souligné que la France a « un taux de chômage très élevé » et « ne va pas du tout économiquement »« Jugement intempestif », avait déjà dit Angela Merkel. « Irresponsable », avait estimé le pouvoir polonais.
À l’Élysée, on se satisfaisait de faire enfin « bouger les lignes ». Le problème est que, sur le fond, rien n’a bougé et ne devrait pas bouger tant Emmanuel Macron se trouve isolé. Pays baltes, Pologne, Hongrie, Roumanie se méfient au plus haut point d’une défense européenne poussée par la France et l’Allemagne, et entendent rester dans une organisation dominée par les États-Unis. Il n’est pas plus question pour ces pays de s’engager dans un nouveau dialogue avec la Russie.
Il y a plusieurs années, un grand diplomate français, Gabriel Robin expliquait en ces termes son rejet de l’Otan : « L’Otan pollue le paysage international dans toutes les dimensions. Elle complique la construction de l’Europe. Elle complique les rapports avec l’OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe – ndlr]. Elle complique les rapports avec la Russie, ce qui n’est pas négligeable. […] Par conséquent, je ne vois pas très bien ce qu’un pays comme la France peut espérer de l’Otan, une organisation inutile et nuisible, sinon qu’elle disparaisse. » Pour Régis Debray, de tous ces arguments, l’un d’eux reste très actuel tant il percute le discours d’Emmanuel Macron et de ses ministres des affaires étrangères et de la défense : Le « pilier européen » ou un « état-major européen au sein de l’Otan » est « une fumisterie ». Si l’on oublie les habituels thuriféraires de l’alliance atlantique, d’autres soutiennent encore l’Otan comme l’un des rares systèmes multilatéraux de sécurité encore existants. Au moins l’Otan évite-t-elle des conflits entre ses pays membres (Europe, États-Unis, Canada), soulignent-ils. Ces derniers mois viennent justement de démontrer le contraire. C’est, par exemple, la dénonciation par l’administration Trump du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Cette décision, prise sans concertation avec les Européens, et qui a entraîné la dénonciation du traité FNI par la Russie, transforme à nouveau l’Europe en potentiel champ de bataille nucléaire. L’attaque menée par la Turquie, membre de l’Otan, contre les Kurdes en Syrie, autres alliés de l’Otan… Les protestations américaines, françaises, européennes n’y ont rien fait. Et Erdogan a menacé de bloquer des programmes de défense de certains pays d’Europe centrale avec l’Otan, pays baltes en tête, s’ils ne reconnaissaient pas comme « terroristes » les combattants kurdes syriens. Bien d’autres exemples (achat de systèmes d’armes, programmes d’armement, tensions dans les Balkans) démontrent que l’Otan n’est plus à même de garantir l’unité de ses membres sur des questions stratégiques importantes. Les menaces répétées de Trump contre l’organisation achèvent de déstabiliser l’institution. C’est dire qu’au-delà des invectives, il est plus que temps de définir un « après-Otan » à même de garantir la sécurité
Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), estime désormais « qu’il faut que nous, Européens, nous nous préparions à la fin de l’Otan, car c’est un scénario suffisamment crédible, surtout si Donald Trump est réélu en 2020 »