mardi 9 avril 2013




Ancien directeur du Trésor, Daniel Lebègue préside aujourd'hui la section française de l'ONG Transparency International. Obliger les élus à déclarer leurs patrimoines et leurs revenus permettra selon lui à la France de rattraper "son retard".
Jean Marc Ayrault prépare des "mesures sévères pour garantir la transparence, le respect de la loi et de la probité". Une loi existe déjà qui contraint les hommes politiques à déclarer leurs patrimoines. Pourquoi est-elle insuffisante ?
- Cette loi est dérisoire. Depuis l’année 2012, les ministres doivent faire une déclaration d’intérêt. Mais elles ne comprennent ni leurs revenus, ni leurs patrimoines. Les parlementaires doivent quant à eux déclarer leurs patrimoines dans un délai de trois mois après leur élection et lorsqu'ils quittent leurs fonctions. Ça n’a pas de sens. Entre les deux, il peut s’écouler une dizaine d’années.
La commission pour la transparence financière de la vie politique, qui centralise les déclarations des élus, peut transmettre les dossiers incomplets au parquet. Les sanctions ont même été durcies en 2011.
- Combien ont été prononcées ? Aucune. Alors que 15% des parlementaires n’ont pas rempli leurs déclarations de patrimoine. En clair, nos élus ne s’appliquent pas les lois qu’ils ont eux-mêmes votées.
Que proposez-vous ?
- La transparence est un principe de base de la démocratie. Tous les ministres, parlementaires, élus de grande collectivité et hauts-fonctionnaires devraient avoir à remplir une déclaration d’intérêt dans laquelle figurerait un chapitre revenus et patrimoine. Ces déclarations devraient être rendues publiques chaque année.
La France est-elle en retard par rapport aux autres pays ?
- Sur les 27 États Européens, seuls deux pays sont à la traîne. La Slovénie…et la France. Tous les autres pays ont imposé la publicité des déclarations. La situation de la France n’est pas très glorieuse.
Sur quels autres sujets la situation de la France n'est-elle pas conforme à son rang ?
- Il y a la prévention des conflits d’intérêts. La commission Sauvé, la commission Jospin ont fait des propositions. Mais rien n’a été fait. Nous avons été incapables de légiférer et de mettre en place des sanctions. Dans ce domaine, la feuille est blanche, il n’y a aucun contrôle. Quant à la justice, on ne peut pas dire qu’elle est vraiment indépendante. On l’a vu au travers de nombreuses affaires. La tentation existe pour le gouvernement d’entraver son action. La France a d’ailleurs été plusieurs fois rappelée à l’ordre par les institutions européennes. Elle doit donner au parquet les clés de son indépendance. Il y a aussi un problème de compatibilité entre le fait d’exercer certaines activités en parallèle à des responsabilités politiques. Certains députés sont aussi avocats d’affaires. Je ne crois pas qu’on puisse agir au nom de l’intérêt général tout en donnant des conseils à des particuliers pour interpréter la loi. Ça n’est pas possible.
Le choc de moralité promis par Hollande va-t-il corriger ces défauts ?
- On verra bien. Le président est au pied du mur. Il y a une attente très forte chez nos concitoyens. 90% d’entre eux sont opposés au cumul des mandats. Et 4 sur 5 exigent la transparence financière des politiques. Sur ces questions, il est urgent de mettre la France au niveau des autres démocraties.
L’affaire Cahuzac n'est-elle pas finalement un mal pour un bien ?
- Oui. Cette triste affaire peut créer un sursaut national. La France va peut-être enfin se doter des règles éthiques qui sont la norme chez nos voisins. C’est ce que nous espérons. La pression qui pèse sur la classe politique est énorme. Sur le cumul de mandats par exemple, le gouvernement doit l'appliquer dès 2014.

La droite folle


La droite folle

 JOSEPH MACÉ-SCARON

Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe le plus aux princes de se préserver.



On ne doit jamais laisser se produire un désordre
pour éviter une guerre


car on ne l'évite jamais, on la retarde à son désavantage.


Il y a deux manières de combattre, l'une avec les lois, 
 l'autre avec la force.
 


La première est propre aux hommes, 
l'autre nous est commune 
avec les bêtes.


Machiavel "Le prince"
Une partie de la droite française est-elle en train de devenir la plus radicale d’Europe ? Entendons-nous : de tout temps, il y a eu au sein de la droite parlementaire, une famille politique qui regroupait les modérés et une famille qui rassemblait ceux qui voulaient en découdre. Du classique. 

On a expliqué à des générations d’étudiants de Sciences-Po, les comportements de cette droite-là grâce aux doctes analyses de René Rémond (ils sont bonapartistes, ils sont plébiscitaires, ils soutiennent l’autorité…). Pour autant, cette droite en permanence au bord de la crise de nerfs a toujours manifesté sa colère au sein de l’arc républicain. 

Qu’arrive t-il aujourd’hui ? Tout se passe comme si la manifestation du 24 mars dernier des opposants au mariage pour tous avait fait sauter des barrières et marqué un vrai tournant. Pour la première fois depuis la Libération, une faction de la droite parlementaire acceptait d’être dans le même cortège que des groupes d’extrême-droite cherchant l’affrontement. Pour la première fois, une partie de la droite française se réveillait liguarde. 
Cinq années de sarkozysme étaient parvenues à faire tomber la digue psychique qui la séparait des thèses lepenistes. Cinq heures ont suffi à faire s’écouler la digue physique qui les séparait encore de l’ultra-droite. Désormais quand on entend les responsables de cette droite devenue folle dire comme Christine Boutin : « Ca va péter ! » ou évoquer comme d’autres la « guerre civile »,
ou dans un discours dit que la France est « entre les mains de véritables dictateurs, qui n’hésitent plus à gazer les enfants comme dans les pires régimes de l’Histoire ». on ne sait plus s’il est question d’une crainte ou s’il s’agit d’un secret espoir. 
En découdre, donc. Et c’est là qu’intervient la fameuse et fumeuse création du « Printemps français » de Béatrice Bourges, ancienne porte-parole de la « Manif pour tous » qui ratisse large, très très large. De l’UMP aux identitaires. Ce printemps de Bourges est surtout l’occasion d’un long hiver des idées. Depuis le 24 mars, on assiste à une multiplication d’opérations visant ici à interdire aux partisans du mariage pour tous de prendre la parole, là à intimider des sénatrices organisées par des groupes « spontanés ». 

Il paraît que Frigide Barjot couine son mécontentement devant la radicalisation du mouvement qu’elle a porté. La belle affaire. Le golem idéologique qu’elle a créé, court maintenant tout seul. Elle est bien la seule à s’en étonner. Il fallait juste… deux doigts de jugeote. 

Le week-end a été riche d'enseignements. Il y a d’abord eu les prières de rue du groupe catho-intégriste Civitas devant le Sénat. Puis dans la nuit de samedi à dimanche dernier, des militants de l’UMP, de l’Uni et du Printemps français ont maculé d’affiches et de slogans haineux l’Espace des blancs manteaux, à Paris. Ce lieu avait le « tort » d’accueillir, comme tous les ans, les associations LGBT. 

Le mariage pour tous n’était pas la seule raison de ce rassemblement où l’on retrouve des représentants d’associations sportives mais aussi d’associations qui luttent au quotidien contre l’exclusion sociale et l’homophobie. Qu’importe ! Seul importait ici de déconsidérer ce qui est devenu non pas un adversaire mais un ennemi à abattre. 

Cette droite hystérique a vidé les étriers et perdu toute mesure. Pour ceux qui ont connu cet épisode, nous sommes à des années lumière de la réaction pour la défense de l’école privée qui fit reculer l’exécutif au début du septennat mitterrandien. Frigide Barjot n’est pas Nicole Fontaine et Laurent Wauquiez n’est malheureusement pas Jacques Barrot. Le discours de haine qui est en train de courir comme une monture sans mors risque bientôt de piétiner ces pauvres acteurs qui pensaient chevaucher un baudet.


Cinq mois de débat vont réussir à ruiner cinquante ans de lutte contre la discrimination. Samedi soir, un couple de gay a été physiquement et violemment agressé dans Paris. Est-ce qu’il faut attendre un drame pour voir qu’aujourd’hui, l’homophobie s’est invitée dans nos débats ? Est-ce que l’Histoire ne nous apprend vraiment rien ?



Le printemps français de la France réac 

et Manuel Valls


Rédigé par Juan S.
 

C'est une sale expression, un slogan propagé par les réacs en tous genres sur les réseaux sociaux ou dans quelques manifestations marginales anti-mariage pour tous: ce serait bientôt le printemps français comme hier nous avions le printemps arabe. 

Sur les sites de la réacosphère - Dreuz, Egalité et Réconciliation, novopresse - on relaye largement l'initiative 

née quelque part le 21 mars.

 On s'amuse des manifestations de quelques fachos devant le domicile de la sénatrice Chantal Jouanno.


Le printemps français de la France réac et Manuel Valls


Le Printemps français a son site, ses promoteurs ont chipé le slogan du Front de Gauche ("On ne lâche rien "). La confusion des genres est l'arme habituelle des réacs.   

Dimanche 24 mars, ils exhibaient quelques enfants en bas âge au premier rang pour mieux forcer le passage. Plus loin, des gros musclés et petits freluquets faisaient le salut naziavant de secouer les boucliers en plexy des CRS qui leur faisaient front. L'un d'entre eux, Alexandre Gabriac, expliquait que "Valls ou Taubira n'avaient pas à leur interdire de descendre les Champs Elysées". Certes, il y avait bien d'autre sensibilités plus paisibles dans les rangs. Mais les braillards étaient effarants. 

Mercredi 27 mars, Arnaud Montebourg était bousculé lors d'un déplacement en gare de Perrache, du Train de l'industrie. Des militants anti-mariage gay se sont heurtés à des ... manifestants CGT qui protestaient contre la politique sociale du gouvernement. 

France contre France. 

Le même soir, la Garde des Sceaux a failli être empêchée d'accéder à un opéra: à nouveau, ça criait, ça éructait, ça chantait. Là encore, les réacs de Génération identitaire ou jeunesses nationalistes. A moins que cela ne soit l'inverse. On hurlait la Marseillaise tout en traitant les CRS présents de fils de putes. 

La France Réac sait choisir les mots qui tâchent et font honte. 

Le lendemain, quelques irréductibles dont l'ineffable Frigide Barjot manifestaient devant le siège de France Télévision où se déroulait l'entretien télévisé du président Hollande. Les extrémistes de Civitas s'agenouillaient devant le Sénat pour protester:  "La France mérite châtiment si elle autorise le mariage des sodomites" expliquait l'un d'entre eux aux caméras. 

A la faveur de l'examen au Sénat de la loi sur le mariage pour tous, la frange réactionnaire se dévoile et instrumentalise un débat de libertés publiques. Les opposants au mariage gay ne sont pas cette caricature d'extrémistes. Mais ces extrémistes-là font du mal à la démocratie. 

Dans la nuit du 6 au 7 avril, deux couples d'homosexuels sont passés à tabac à Paris. Le premier dans le XIXème arrondissement de Paris. L'une des deux victimes de l'agression postait ceci sur les réseaux sociaux, à côté de sa photographie d'un visage défiguré. 
“Désolé de vous montrer cela. C’est le visage de l’homophobie. Hier soir, dans le XIXe arrondissement de Paris, Olivier et moi avons été sauvagement frappés seulement parce que nous marchions bras-dessus bras-dessous. Je me suis réveillé dans une ambulance, couvert de sang, avec une dent en moins et les os autour des yeux cassés. Je suis à la maison maintenant. Très triste. Olivier prend soin de moi. J’ai un arrêt de travail d’au moins dix jours.”
Le même soir, un peu plus loin à Paris, un poignée d'anti-mariage pour tous recouvrait d’affiches la façade de l’espace des Blancs-Manteaux, dans le 4ème arrondissement. On identifiait facilement, sur la vidéo, quelques militants UMP. 

L'homophobie est de sortie.  

Que retenir de cette mauvaise et terrible séquence ? 

1. La minorité réac se retrouve dès que le sujet est clair et clivant. C'est simple et évident.  Le climat est "extrêmement lourd et délétère", confie l' Inter-LGBT. 

2. Pourquoi donc dérapages, agressions, et outrages ont-ils été l'apanage ou les à-côtés des manifestations contre le mariage pour tous ? Ces chrétiens - ils furent nombreux - pourraient-ils s'interroger sur cette incroyable faciliter à proférer l'amour pour tous contre le mariage de quelques-uns au milieu de cris de haine homophobe ? 

3. Le débat sur cette loi a produit les pires effets. N'a-t-il pas que trop durer ? Pourquoi avoir fait traîner en longueur l'adoption d'un texte finalement bien loin des caricatures que ses opposants ont voulu en faire ? A gauche, on pense - nous pensons - que la mesure méritait une adoption rapide et sans effluves, même si elle titillait quelques croyants coincés. Le débat n'est possible qu'avec ceux qui le souhaitent. Les opposants à ce nouveau droit ne cherchent pas le débat. Pire, ils ont dans leurs bagages ou leurs soutes d'insupportables fréquentations, d'effroyables réacs prêts à "casser du pédé" - physiquement bien sûr - pour faire comprendre leur point. 

4. Autre sujet, plus grave, le ministre de l'intérieur Manuel Valls sera-t-il aussi prompt à mobiliser les forces de l'ordre contre les auteurs de ces actes homophobes que dans d'autres luttes moins honorables ? Pourquoi n'y-a-t-il pas un communiqué, un seul, sur le sujet entre dimanche et mardi ? Pouvait-on espérer que le ministre soit aussi actif contre ces homophobes réacs et violents que contre les Roms ? On sait qu'il s'est fait chahuté lui aussi, par quelques réacs énervés. Pourtant, on cherche, on attend, on espère une réaction. Car dimanche, le lendemain de ces agressions, le ministre évoquait l'antisémitisme résurgent en France. Il n'avait pas tort, mais ne pouvait-il pas AUSSI s'autoriser une réaction sur l'autre sujet du moment, pile en phase avec une certaine actualité parlementaire ?

mardi 26 mars 2013

Honneur à Gentil, honte aux aboyeurs



Ce billet sera long, forcément long.
Je ne connais pas le magistrat Jean-Michel Gentil pas plus que les deux collègues instruisant avec lui, à Bordeaux, l'affaire dans laquelle l'ancien président de la République Nicolas Sarkozy vient d'être mis en examen pour abus de faiblesse le 20 mars après avoir été placé sous le statut de témoin assisté le 22 novembre 2012 (Libération, Le Monde, Le Parisien).

Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe
le plus aux princes de se préserver.

Machiavel "Le prince"

Magistrat, je n'avais pas pour habitude - on ne l'a assez reproché - de venir au secours du corporatisme des juges s'indignant à la plus petite atteinte. Magistrat honoraire, je n'ai pas davantage pris le pli d'un soutien automatique aux susceptibilités parfois trop vives du corps judiciaire.
Aussi me semble-t-il que ma réaction d'aujourd'hui, qui manifeste un engagement total pour la défense du juge Gentil et contre la haine collective qui s'est exprimée à son encontre par une part dévoyée de l'UMP, donnera la mesure exacte de ce qui s'est produit depuis la soirée du 20 mars et qui n'est rien de moins qu'un coup de force contre la démocratie dans son incarnation essentielle : l'Etat de droit.
Après la mise en examen de Nicolas Sarkozy, écoutons les aboyeurs éructant sur commande.
Dans le lot, il en est dont on ne présumait que le pire et il est survenu.
Patrick Balkany qui déclare à un contradicteur : "je vous emmerde", dénonce "l'ignominie" - de ce spécialiste, c'est une garantie ! -, Nadine Morano met en cause le caractère "grotesque et abject" et fait référence à Outreau (oui!), Geoffroy Didier condamne "l'acharnement" et Christian Estrosi "les relents politiques et l'instrumentalisation". N'oublions pas Brice Hortefeux et Lionnel Luca : ce serait dommage.
Il en est d'autres dont on espérait la tenue, la retenue et qui, plus par tactique que par conviction pour certains, ont lâché scandaleusement la bonde. Un Claude Guéant, un Laurent Wauquiez, un François Fillon incriminant une décision "injuste et insupportable" et surtout un Henri Guaino au comble de l'ignorance et de la vulgarité : "La façon de travailler du juge indigne... il a déshonoré un homme, les institutions, la justice...la qualification d'abus de faiblesse grotesque, insupportable...il est irresponsable de diffuser une telle image du pays, de la République, de nos institutions...". Cette dernière charge, qui porte précisément gravement atteinte à nos institutions et à la République, serait comique si elle concernait un sujet mineur.
Guaino, depuis, continue à tenir des propos de plus en plus virulents et approximatifs dans une surenchère inspirée par l'amitié et par la jouissance de sa propre fureur largement fabriquée (le figaro.fr).
Face à ce torrent délirant - au point qu'il est légitime de le croire au fond destiné scandaleusement presque plus à l'homme Gentil qu'au magistrat -, Jean-François Copé, avec son "incompréhension" et même Rachida Dati, avec sa relative mesure, semblent presque raisonnables. Le premier, sans doute étonné par son langage acceptable, éprouve tout de même le besoin de faire acte de solidarité, mais judiciaire, avec Guaino (nouvelobs.com). Quel courage !
Je relève avec bonheur que la sobriété d'Alain Juppé, pour une fois, lui a servi puisqu'il s'est contenté de rappeler la présomption d'innocence. Je félicite Jean-Pierre Raffarin et Valérie Pécresse de s'être abstenus.
Force est de constater que depuis la première cohabitation qui a fait prendre conscience aux politiques de l'enjeu de la justice dans le combat pour la conquête ou la sauvegarde du Pouvoir, on n'a jamais connu un tel déferlement collectif d'insanités odieuses.
Il aurait fallu être "sidéré" suite à la mise en examen de NS si on avait suivi la tonalité dominante des médias qui appellent séisme ce qui les surprend parce qu'ils sont incapables d'anticiper le cours d'une justice par nature imprévisible et lourde d'éléments ignorés et accumulés entre le 22 novembre 2012 et le 20 mars 2013 et durant cette dernière journée. Pour ma part, je suis saisi d'effarement devant ces violences ineptes de la part de membres d'un parti qui, dans notre espace démocratique, est censé porter la parole de l'opposition dite commodément républicaine. Tous ces médiocres Fouquier-Tinville n'ont, et pour cause, jamais eu l'occasion de connaître le fond de ce dossier et s'ils en savent quelque chose, c'est seulement sur la base de la relation directe ou indirecte propagée par le principal intéressé à l'égard duquel, à la longue, leur inconditionnalité va fondre comme neige au soleil. Ce qui est dramatique c'est de constater à quel point leur attitude globalement indécente est dévastatrice pour certains citoyens qui se croient autorisés par elle à diffuser par exemple de véritables menaces de mort à l'encontre du juge Gentil.
Il paraît que Nicolas Sarkozy a choisi de ne pas s'exprimer à la télévision parce qu'il craignait, à cause de son intervention, de "solidariser" les magistrats. Qu'il ne le craigne plus : c'est déjà fait, et qu'on arrête de suspecter ceux-ci de ne se préoccuper que d'eux-mêmes alors que leur révolte en l'occurrence - c'est trop rare pour ne pas être souligné et j'ose les grands mots - les place à l'avant-garde d'une République qui est menacée aujourd'hui par ceux-là même qui l'invoquent sans pudeur.
Le concert partisan contre Gentil a choisi, faute de pouvoir répliquer efficacement à une administration de la Justice préjudiciable à sa cause, de s'en prendre au juge et de l'accabler au prétexte qu'il serait partial et animé par des intentions malignes à l'encontre du seul NS puisque celui-ci, il ne faut pas l'oublier, est en bonne compagnie avec d'autres mis en examen.
Parce que JMG a été président de l'association des magistrats instructeurs et qu'il a écrit, avec d'autres, le 27 juin 2012 un article pour dénoncer la corruption, ses actes ultérieurs de juge seraient forcément inspirés par la malveillance à l'encontre de son illustre et difficile mis en examen n'hésitant pas, à la fin de la journée du 20 mars, à déclarer au magistrat : "Ne vous inquiétez pas, je n'en resterai pas là" ?
Cette thèse absurde, de même d'ailleurs que celle qui laisserait croire à un quelconque lien avec l'ouverture d'information dans le dossier Cahuzac comme si JMG pouvait prévoir les développements de celui-ci à Paris, n'est destinée qu'à tenter de "tuer" le juge faute de pouvoir valablement battre en brèche son action.
Pour adopter le même schéma pervers, parce que NS a détesté la magistrature durant ses cinq années de présidence (sauf les quelques magistrats inconditionnels et soumis à sa botte), a-t-on jamais contesté au président Sarkozy l'honneur d'être le garant de l'unité et de l'indépendance du corps judiciaire alors que la réalité de sa pratique n'inclinait guère à cette confiance ?
Autour de l'ex-président, on n'entend que : "Il est sincère, il est innocent, il est honnête" pour manifester à quel point l'écart serait énorme entre sa personne et l'infraction qui lui est imputée et qui n'exige pas que matériellement il soit venu lui-même lors de sa ou ses rencontres chez les Bettencourt, homme ou femme, solliciter l'argent octroyé par abus d'une faiblesse. Combien de fois, dans ma vie professionnelle - la comparaison ne se veut pas offensante-, ai-je entendu ce propos convenu que l'accusé ne ressemblait pas à son crime ou à son délit !
Il convient aussi de prendre la mesure qu'un ancien président de la République demeure, en dépit ce qui lui est reproché ou qu'il a accompli, protégé par le souvenir de la fonction qu'il a exercée et que cette dernière a une solennité, une dignité abstraites qui empêchent d'aller au bout de toutes les malhonnêtetés concrètes, d'analyser celles-ci et de les condamner médiatiquement, politiquement, comme la morale publique le commanderait. On n'ose pas penser qu'un ancien président puisse être gravement impliqué, surtout dans un processus aussi indélicat. Pourtant, pour peu qu'on se penche avec finesse, acuité et talent sur "Les lois du sarkozysme" comme l'a fait Thomas Clay dans un livre récent, on comprend aisément le venin subtil que ce quinquennat a fait couler dans nos veines.
Sur ce plan, d'ailleurs, qui de bonne foi, sans jamais se mentir, de droite ou de gauche, a jamais pu estimer improbable, irréaliste l'idée que NS ait pu être d'une intégrité toute relative ? Avec une éthique souple ? Qu'on se rappelle les Hauts-de-Seine, son appartement, ses arrangements, sa pratique de l'Etat, l'affaire Tapie-Lagarde, ses visites officielles et privées comme au Mexique notamment, sa passion avouée de l'argent, les obscurités suspectes, dévoilées sortant de son quinquennat ou de sa périphérie comme des champignons en leur saison, qu'on se souvienne de la manière dont il a traité par exemple les relations Woerth-Bettencourt et soudoyé par l'amitié et le favoritisme le procureur Courroye, qu'on garde en mémoire la pantalonnade "royale" de l'Epad et les mille épisodes médiatiques et politiques qui montraient que la République irréprochable était restée enkystée dans le paysage du candidat en 2007 : au regard de tout cela, avons-nous eu en Nicolas Sarkozy un de Gaulle à la moralité personnelle impeccable ou un homme rompu à toutes les manoeuvres et prêt à toutes les audaces, même celles de la transgression ? On nous décrit un sulpicien alors que c'est un cynique qui nous a éblouis, conquis, trompés et quittés contre son gré. Tout sera possible le concernant, sur tous les plans.
JMG a décidé de porter plainte contre Henri Guaino. L'offense qui lui a été faite justifie amplement cette initiative mais je crains que judiciairement il ait eu tort de faire passer sa blessure personnelle avant l'exigence absolue de mener son instruction à son terme. Pour le déstabiliser et ruiner cette procédure, NS utilisera, j'en suis persuadé, tous les moyens. J'évoque seulement l'ex-président et non pas son avocat l'excellent Thierry Herzog. Je ne reconnais plus celui-ci. Un homme si respectueux de l'Etat de droit, pugnace certes mais toujours courtois avec les magistrats, lucide, fin, quasiment infaillible sur le plan de l'analyse juridique, a été transformé d'une manière telle qu'à l'évidence c'est NS qui a gangrené, mal conseillé son conseil. La contagion de NS sur Thierry Herzog est dévastatrice. Psychologiquement, le 22 novembre 2012, ce dernier commet une maladresse en se moquant d'une prétendue erreur du juge. Juridiquement, il en commet une autre en laissant entendre que son client, témoin assisté, est nécessairement à l'abri d'une mise en examen. Au lieu d'apaiser son rapport avec le magistrat pour mieux sauvegarder les intérêts de NS, il adhère à la stratégie de tension de celui-ci et joue un rôle à la fois peu conforme à sa qualité et à mon sens guère efficace. Certes il va engager un recours contre la mise en examen. Peut-être la Chambre de l'instruction de Bordeaux lui donnera-t-elle raison ? Il fait allusion aussi à une possible requête en suspicion légitime contre le juge à cause de son article du mois de juin 2012. Il écrit dans le JDD un article très partisan, avec une citation erronée, où il feint de s'interroger sur les motivations de JMG pour laisser croire à la partialité politique de ce dernier. Je redoute je ne sais quoi, mais de mauvais augure pour Gentil, avec un Thierry Herzog chauffé à blanc et préparé à tirer toutes les conséquences de l'action pourtant légitime de Gentil contre Guaino. Tout sera mis en oeuvre pour que le sort judiciaire de NS lui permette encore un avenir politique.
Je suis d'autant plus persuadé qu'on se trouve confronté à une configuration exceptionnelle pour le meilleur et pour le pire qu'à ma grande stupéfaction j'ai pu lire un article de Me Georges Kiejman venant se mêler d'une affaire à laquelle, il est vrai, il n'était pas totalement étranger mais qui ne nécessitait pas de sa part un avis qui ne lui était pas demandé sur l'infraction d'abus de faiblesse et sur son imputabilité en l'occurrence à NS qui n'est que mis en examen de ce chef, donc présumé innocent, donc aussi assujetti à un avenir judiciaire incertain. Qu'un avocat avec le talent, l'histoire, l'influence de Me Kiejman se soit aventuré dans une telle prise de position anticipée, inutile et imprudente - "mauvais coup à la justice" ! - manifeste comme des forces troubles se coalisent pour freiner, délégitimer avant l'heure une instruction qui doit être bien peu critiquable et bien conforme à la vérité pour qu'on veuille ainsi s'acharner contre elle et faire douter des capacités juridiques de ceux qui la mènent !
Un garde des Sceaux pas seulement enivrée par l'encens parlementaire du mariage pour tous aurait mis depuis longtemps un holà décisif à ces offensives qui n'ont rien à voir avec la contradiction au coeur d'une bonne justice mais tout avec une machine de guerre pour empêcher que justice, quelle qu'elle soit, soit faite. Christiane Taubira est confrontée à une restriction de ses crédits. Est-elle la cause ou la conséquence de son action seulement verbale ? Sauf pour la gauche énamourée et nostalgique, elle n'a plus de crédit comme ministre parce qu'elle n'a su depuis le début que résister à la tentation de l'action concrète et opératoire. Le verbe s'est fait Taubira mais la politique pénale n'a pas suivi. Elle ne s'est pas immiscée dans le cours de ces affaires sensibles et cette heureuse abstention lui a interdit aussi, par là même, de pourfendre l'attitude d'une opposition qui a lâché sa bride comme elle désirait. CT n'a fait que le service minimal pour défendre Gentil parce que partisane et sectaire, décrédibilisée, dépassée, elle regarde, parle et poursuit son inaction.
JMG n'est pas seul. Il doit le savoir. J'ai honte de cette droite. Cette gauche n'est guère irréprochable. Il y a les citoyens.
Puisqu'avec NS, la politique n'est jamais loin du judiciaire, gardons en mémoire une autre promesse trahie : "Si je perds, vous n'entendrez plus jamais parler de moi". Cet engagement date du mois de janvier 2012.
Oui, honneur à Jean-Michel Gentil, à la Justice, à l'Etat de droit, à une authentique démocratie, honte aux aboyeurs qui la déshonorent.
Franchement, même avec un pouvoir socialiste qui peine, avec un ministre de la Justice qui échoue, avec un président de la République qu'on accable de sarcasmes, même en chanson, et qui tient son cap, avec ou sans NS en 2017 avez-vous vraiment envie de les voir revenir, ceux qui ont tout oublié des cinq ans passés, dépassés et rien appris de leur défaite ?