mercredi 1 août 2018

Salvini singe de plus en plus Mussolini

Italie : Salvini  libère la violence raciste

Le ministre de l'Intérieur n'hésite plus à citer le dirigeant fasciste le jour de son anniversaire, alors qu'une vague d'attaques racistes traverse le pays.


Il ne manque pas une occasion, Matteo Salvini, de se donner des airs de Mussolini. Outre ses poses les mains sur les hanches, ses photos torse nu en veux-tu en voilà (la dernière : assis au volant d'une Vespa de la police), et ses incitations plus ou moins explicites au lynchage des immigrés (son modèle avait fait adopté des lois raciales en 1938), le ministre de l'Intérieur italien en vient maintenant directement aux citations.
Réagissant à la une du magazine catholique "Famiglia Cristiana" la semaine dernière, qui titrait "Vade retro Salvini", Salvini a répliqué par un tweet, le jour de l'anniversaire de Mussolini, né le 29 juillet 1883 : "Tanti nemici, molto onore", "Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur". Une variation du fameux "molti nemici, molto onore" que le "Duce" utilisa, paraît-il, lorsqu'il se sentit encerclé par les démocraties européennes.
Salvini feint donc d'être l'objet d'un complot, lui qui a réveillé des sentiments racistes assoupis, lesquels risquent de devenir vite incontrôlables. En témoigne une série d'agressions racistes qui ont provoqué une avalanche de réactions ces derniers jours.

Une fillette rom blessée dans le dos au pistolet

Dernier exemple en date : dimanche soir, Daisy Osakue, une athlète italienne de 22 ans d'origine nigériane, a été agressée à Moncalieri (Piémont) par deux individus qui passaient en voiture et lui ont bombardé le visage d'œufs, lui endommageant gravement la cornée. La jeune lanceuse de disque risque de ne pas pouvoir participer aux championnats d'Europe d'athlétisme à Berlin, où elle devait représenter l'Italie jeudi prochain.
La veille, à Aprilia, une petite ville au sud de Rome, un Marocain de 43 ans a été pris en chasse en voiture par des Italiens l'accusant d'être un cambrioleur. Après avoir percuté un muret, il a été frappé par ses poursuivants et les carabiniers l'ont retrouvé agonisant. Il est décédé à l'hôpital.
Un Italien d'origine sénégalaise de 39 ans, Ibrahim Diop s'est lui vu repoussé d'une structure sanitaire locale d'un : "Fous le camp ! Ce n'est pas le vétérinaire ici !"
Pire, le 17 juillet, un bébé rom de 15 mois a été blessé à la colonne vertébrale par un coup de fusil à air comprimé tiré par un retraité de la périphérie romaine. La petite fille risque la paralysie à vie.
Sans oublier un Sénégalais de 19 ans, serveur depuis deux ans dans un café de Partinico (Sicile) tabassé par quatre ados italiens aux cris de "sale Nègre".
Un ouvrier cap-verdien qui travaille régulièrement pour une petite entreprise de Cassola, près de Vicence (Italie du Nord), Lenny Delgado, a senti lui tout à coup une forte douleur au dos et s'est mis à saigner. On venait de le viser d'un tir de carabine. Le même jour, dans la région de Caserte (Italie du Sud), un Guinéen de 19 ans qui attendait d'être régularisé, était visé en plein visage…
Face à cette série d'agressions racistes, la Confédération générale italienne du travail (CGIL) dit "voir avec inquiétude le climat de haine et de racisme qui s'affirme dans le pays". Tandis que le président de la République avertit : "L'Italie ne peut pas devenir un Far West où une partie de la population achète un fusil et tire du balcon en blessant une fillette d'un an, détruisant sa santé et son avenir." Matteo Salvini et ses sorties mussoliniennes ne sont absolument pas étrangers à cette explosion de haine anti-migrants.

Salvini "exhume des bribes d'idéologie fascisante"

Le recteur émérite de l'université Roma 3, Guido Fabiani, membre éminent du Parti démocrate, voit dans l'approbation tacite de la population un besoin d'"homme fort", d'un "capitano" capable d'offrir aux victimes de la crise économique leur revanche. Mais "sur la peau de plus maltraités et misérables qu'eux : les immigrés". C'est ce qui explique leur tolérance complice à l'égard des réminiscences mussoliniennes, soigneusement égrenées par Matteo Salvini. Les références au fascisme, qu'il n'oublie jamais de faire, ne leur font donc pas peur. "De moins en moins en tout cas", explique Fabiani, "car ceux qui ont vécu le fascisme dans leur chair ont pratiquement tous disparu. Et ceux qui ne l'ont pas vécu, les jeunes essentiellement, mettent de côté les aspects les plus blâmables de cette tragédie, et ne retiennent que la coloration nationaliste, souverainiste, qu'elle impliqua".
Ce qu'il conviendrait surtout de dénoncer, pense cet intellectuel, c'est "le choix délibéré, calculé, cynique fait par Salvini de singer le 'Duce', de ré-exhumer jour après jour des bribes d'idéologie fascisante, comme pour tâter le terrain". Les sondages lui accordent aujourd'hui 30% des intentions de vote, contre 17% remportés aux législatives du 4 mars. Son "chapelet propagandiste fascisant"semble malheureusement loin d'être terminé.
Pendant des années, ou au moins depuis le 4 mars, tout le pays s'attend à ce que la Démocratie chrétienne et la Gauche posent des questions et surtout donnent des réponses concrètes, au lieu de pointer Salvini comme Satan ou de dénigrer l'électorat qui le soutient En conclusion, transformer Salvini en un paratonnerre de tous les maux de l'humanité, en une poupée vaudou à être pétrie jusqu'à la fin amère avec des épingles infinies, ne bénéficiera pas la cause de ceux qui veulent l'enlever, surtout s'il n'y a pas eu de réflexion sur la raison pour laquelle le ministre de l'Intérieur est capable de magnétiser autant de consensus dans notre pays, passant de 17% le 4 mars à 30% ce mois-ci.

mercredi 4 juillet 2018

"La dette, la dette, la dette!", cet argument antisocial que l'on vous rabâche est bidon

Voici pourquoi les partisans du remboursement de la dette par l'austérité budgétaire sont des charlatans.

"Parce que la dette". Tel est l'argument absolu des partisans des politiques anti-services publics et anti-protection sociale.
Première lame des ciseaux: ils s'en servent pour refuser toute mesure de justice sociale. Par exemple, si vous expliquez qu'un tiers du personnel hospitalier est en risque de burn-out (source: ANFH) et qu'il est donc urgent de recruter davantage, ils vous répondront que c'est impossible "parce que la dette".
Seconde lame: ils s'en servent pour présenter leurs réformes antisociales comme des mesures inévitables de saine gestion. Par exemple, si vous rappelez que les aides sociales sont indispensables pour limiter la pauvreté, puisque sans elles la pauvreté toucherait 24% des Français au lieu de 14% (Eurostat), ils vous répondront qu'il faut quand même les baisser "parce que la dette". Ainsi essaient-ils d'enfermer le débat politique dans une camisole de fer: si vous êtes d'accord avec eux vous êtes un gestionnaire vertueux; si vous n'êtes pas d'accord vous êtes un panier percé irresponsable.
Cette argumentation est pourtant fallacieuse, pour plusieurs raisons.
D'abord, leur façon de compter la dette des Etats est absurde. "Dette de la France à 98% du PIB"! "Bientôt 100%"! De bonne foi, le public non-spécialiste va s'imaginer que si l'on dépasse 100% c'est forcément une catastrophe. Il va donc se résigner d'autant plus facilement à des saignées dans nos dépenses sociales. Or, le PIB est la richesse totale produite par le pays sur 1 an; et l'Etat français, actuellement, rembourse ses prêteurs au bout d'un peu plus de 7 ans. En toute rigueur, si l'on compare notre dette publique au PIB du pays sur 7 ans, cela donne alors 14%, et non pas 98%. La baudruche de "l'apocalypse de la dette" se dégonfle immédiatement.
Ensuite, il faut rappeler que la garantie ultime de la dette d'un Etat, ce n'est pas la richesse produite par le pays tout entier sur 1 an. La garantie ultime, c'est l'existence ou pas d'un patrimoine public total supérieur à la dette, car cela signifie que l'Etat détient davantage qu'il ne doit. C'est d'ailleurs la raison fondamentale pour laquelle la France, pays doté d'un très vaste patrimoine public (infrastructures, immobilier, entreprises publiques...), est considérée par les prêteurs comme un emprunteur sûr, alors que des Etats pauvres qui n'ont quasiment pas de patrimoine public sont considérés comme des emprunteurs risqués. L'incurie des partisans des politiques antisociales "parce que la dette" éclate alors au grand jour: alors que c'est notamment l'existence d'un puissant patrimoine public qui fait de la France un emprunteur solide, les mêmes ne cessent d'affaiblir cette garantie en multipliant les privatisations! C'est la vieille histoire du pompier pyromane.
Enfin et surtout, l'idée qu'on puisse rembourser la dette publique grâce à d'énormes saignées dans nos dépenses publiques est en soi une idiotie. A titre d'exemple, si la France arrivait, au prix d'une austérité sans précédent, à dégager un excédent budgétaire d'environ 1% du PIB et le consacrait à rembourser sa dette publique, cela prendrait environ...100 ans! Qui peut croire sérieusement à pareil scénario? Cela suffit à prouver que les partisans du remboursement par l'austérité budgétaire sont des charlatans.
Il y a une alternative. La dette publique de la France, et plus largement celle des pays de la zone euro, peuvent parfaitement être résorbées sans politiques antisociales d'austérité. Il suffit pour cela que la Banque centrale européenne (BCE) rachète les dettes aux prêteurs grâce à la création monétaire (la "planche à billets"); et qu'une fois rachetées, elle les efface. C'est légal, car la BCE a déjà le droit de racheter des dettes publiques à des créanciers: elle l'a d'ailleurs déjà fait ces dernières années. Dans un scénario maximaliste, à raison d'une création monétaire de 960 milliards d'euros par an, l'intégralité de la dette publique de la zone euro pourrait ainsi disparaître en une dizaine d'années, sans subir ni la vente à la découpe du patrimoine public, ni des saignées dans nos dépenses sociales. Pour mémoire, la BCE a déjà créé rien qu'en 2017 720 milliards d'euros pour soutenir les banques privées: cet ordre de grandeur n'est donc pas choquant. Et de toute façon, l'on peut aussi imaginer un scénario intermédiaire, qui résorberait une grande partie de la dette publique de la zone euro mais pas sa totalité.
Le grand argument habituel contre cette alternative est bien connu: "la planche à billets provoquera de l'hyperinflation!". En réalité, c'est faux. Tant qu'elle garde des proportions maîtrisées, la création monétaire ne provoque pas d'hyperinflation: en l'occurrence, même le scénario maximaliste que j'évoque accroîtrait la masse monétaire de seulement 4%, et à un rythme assez lent. De surcroît, dans l'économie telle qu'elle est et pas telle qu'on la fantasme, ce qui provoque l'hyperinflation, c'est l'écroulement de la confiance des ménages et des investisseurs dans l'économie du pays, qui se traduit par la fin de la confiance dans la valeur de la monnaie elle-même. Par exemple, dans le cas sans cesse invoqué des brouettes de billets de banque de l'Allemagne de Weimar pour aller acheter du pain, c'est l'écroulement de la confiance collective dans l'économie allemande qui a provoqué l'hyperinflation; et non pas une politique préexistante de création monétaire.
Jadis Molière décrivait les médecins de son époque comme des charlatans cachant leur ignorance derrière des formules obscures en latin, et qui n'étaient bons qu'à multiplier les saignées sur les malades au risque de les tuer. Mutatis mutandis, les partisans des privatisations, des politiques anti-services publics et des politiques anti-protection sociale sont les médecins de Molière d'aujourd'hui: eux aussi justifient des mesures mortifères avec du charabia pseudo-expert; et eux aussi sont de dangereux charlatans.

dimanche 1 juillet 2018

Cataclysme italien ? Mais qui s'en étonnerait ?


Alors que la Hongrie (regard vers l'Amiral Horthy et son régime pro-fasciste), la Pologne (regard vers les gouvernements ultra-droitiers des années 20-30), l'Autriche (regard vers ces mêmes années trente)... connaissent aussi un glissement vers cet extrême mortifère, c’est bien le temps de nous souvenir que l'Italie fut le berceau du fascisme en Europe. Berceau et atelier expérimental où la droite se mit facilement à la remorque de l’extrême. Comme on le voit de nos jours. Au lendemain de la victoire en Italie des deux mouvements populistes La Ligue et le Mouvement5Etoiles, le sociologue Domenico De Masi s'était fait remarquer en tenant des propos choc sur la coalition "jaune/verte", déclarant :
"Salvini [La Ligue] est de droite et mangera les 5Etoiles, qui ne sont pas de gauche. La situation est alarmante et rappelle l’époque de la Marche sur Rome. Aucun des deux leaders n’a une culture politique sérieuse, mais le patron de la Ligue est plus sournois et disinhibé."
Le professeur enseigne à l'université La Sapienza à Rome. Observateur bien informé de la société et de la politique italiennes, il est très consulté, même par le Mouvement5Etoiles (M5S). 
La coalition Ligue/Mouvement5Etoiles penche décidément du côté de Matteo Salvini, qui s’affirme comme dominant et dominateur…
C’était prévisible. Les 5Etoiles sont comme un tas de sable, friable, composé essentiellement d’ignorants ou d’incompétents. La Ligue au contraire, est une brique dure, solide, résistante, qui agglomère de véritables savoirs. La démolition du tas de sable était inévitable, quel qu’ait été le partenaire. Si le parti de Matteo Renzi, le Parti démocrate, avait accepté de passer un accord de gouvernement avec le M5S, comme le proposait le président italien et le voulaient les leaders 5Etoiles, c’est lui aujourd'hui, l’"autre Matteo", qui aurait absorbé les adeptes de Beppe Grillo. Il était en position de force, il n’aurait fait qu’une bouchée de ses alliés provisoires.
Pourquoi Renzi a-t-il saboté cette perspective ?
Il était convaincu qu'il fallait les laisser "faire leurs preuves", avec la quasi-certitude qu’ils allaient échouer misérablement et rouler dans le ravin. Or ils ne rouleront pas dans le ravin. Pas si vite en tout cas. La légende veut qu’il y existe neuf types d’intelligence : la mathématique, la scientifique, la musicale... et l’intelligence politique. Matteo Renzi a sans doute certains types d’intelligence, mais pas la politique. C’est un joueur de poker qui, lorsqu’il perd, pense seulement à prendre sa revanche, pas à changer de tactique. Après une série de défaites électorales cuisantes, il se convainc que sa bonne étoile le remettra automatiquement en selle, un jour ou l’autre. Que "les autres" échoueront et que lui sera là au bon moment, n'ayant qu'à s'incliner pour ramasser les morceaux.
En quoi la situation actuelle rappelle-t-elle l’époque de la Marche sur Rome, en 1922, juste avant que Mussolini s’empare du pouvoir ?
La situation aujourd’hui est pire encore qu’en 1922 ! A l’époque, des pays comme les Etats-Unis représentaient pour l’Europe un pays libérateur, qui venait de sortir vainqueur de la Première Guerre mondiale. Or c'est désormais le contraire : ils sont un mauvais exemple à suivre.
Il y a autre chose : en 1922, l’Italie était encore le pays qui avait inventé l’université, en l’an 1.300. Aujourd’hui c’est un pays qui est en train de la démanteler, qui nomme aux postes de ministres des personnes qui ont à peine le baccalauréat, et qui envoie comme représentants au Parlement un bon tiers d’élus dépourvus de tout diplôme.
En 1922 enfin, le pays n’avait pas encore connu l’expérience berlusconienne, laquelle, pendant près de 20 ans, s’est chargée de tirer les Italiens vers le bas. J'insiste : Silvio Berlusconi a entraîné une importante mutation anthropologique des Péninsulaires. Leur nivellement par le bas. Il ne s’intéressait qu'à l’économie, à la sauvegarde de ses entreprises... Matteo Salvini , qui prend sa succession, sera le père de la deuxième mutation anthropologique italienne : la mutation politique. Mais toujours vers le bas. Un livre qui vient de sortir signé du journaliste Antonello Caporale et intitulé "Matteo Salvini, le ministre de la peur" analyse avec acuité les mécanismes qui guident le Capitano. Un particulièrement : l’exploitation de la peur. Peur du lendemain, peur du chômage, peur de la crise, peur du "différent" (or le différent aujourd’hui c’est l’immigré), peur de perdre son identité. Puis Caporale fait la liste des concepts les plus utilisés par Salvini : "invasion" ; "dégoût" ; "propreté" ; "souveraineté"… 
Cette "mutation anthropologique" a-t-elle rendu les Italiens racistes ?
Non. Les Italiens ne sont pas racistes, ils ont simplement libéré le sentiment xénophobe primordial qui habite tous les êtres humains et qui consiste à considérer "l’autre" comme un danger. Surtout dans les moments de crise économique. Et c’est Matteo Salvini qui a suscité, encouragé et légitimé ce sentiment primaire de méfiance envers autrui. Résultat : personne n’a plus peur aujourd’hui de se dire anti-migrants, anti-noirs ou anti-musulmans. Toute pudeur s’est envolée. Tel est l’apport original de Matteo Salvini à la civilisation péninsulaire. 
On a l’impression qu’ils sont aussi devenus aussi anti-Français d'ailleurs…
Je le sens moi aussi ce sentiment "anti-France", mais je crois surtout qu’il s’agit d’un sentiment "anti"... "tout" ! La Ligue de Matteo Salvini a un besoin fondamental d’ennemi, quel qu’il soit. Les médias le lui ont fourni sur un plateau en passant et repassant pendant près de deux ans les images – scandaleuses il faut le reconnaître – des migrants repoussés par la police française à Vintimille ou Bardonecchia, et chassés de Calais. Un vrai bombardement.
Et vous, que pensez-vous de l'attitude de la France et d'Emmanuel Macron ? 
La politique française en matière de contrôle des frontières, vue du moins du coté italien, a péché par son extrême dureté. Et en ce qui concerne Macron, je me pose une question : pourquoi prend-il pour cible avec une telle constance la personne et la politique de Matteo Salvini ? Ne voit-il donc pas qu’il lui fait un cadeau en en faisant le symbole de la résistance italienne aux "exactions" françaises contre les migrants ? Conseillez-lui de laisser tomber Salvini. En une semaine, il lui a fait gagner au moins deux points dans les sondages !
Propos recueillis par Marcelle Padovani




mercredi 20 juin 2018

Migrants, Unesco, climat : comment les Etats-Unis sortent des accords internationaux


Le retrait du Pacte mondial sur la migration, samedi, n’est que le dernier exemple en date de la politique isolationniste de Trump.

« Nos décisions sur les politiques d’immigration doivent toujours être prises par les Américains et les seuls Américains. » C’est ainsi que l’ambassadrice des Etats-Unis aux Nations Unies a justifié samedi 2 décembre son retrait du Pacte mondial pour la gestion des migrants et réfugiés. Depuis un an, ce principe de « l’Amérique d’abord » a déjà conduit le président américain Donald Trump à se retirer de plusieurs accords internationaux majeurs ou à les critiquer dans de nombreux domaines.

Critique générale des Nations unies. M. Trump demande une réforme de l’ONU dont il dénonce « la bureaucratie » et la « mauvaise gestion » alors que Washington est le premier contributeur financier de l’organisation. Jeudi, l’ambassadrice américaine Nikki Haley a souligné que Washington poursuivrait l’évaluation de son « niveau d’engagement » au sein de « toutes les agences du système des Nations unies ».
·         Retrait du Pacte sur les migrants. En septembre 2016, les 193 membres de l’Assemblée générale de l’ONU avaient adopté à l’unanimité un texte appelé Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants qui vise à améliorer à l’avenir leur gestion internationale (accueil, aide aux retours…). Il devait servir de base pour créer un Pacte mondial sur les migrants et réfugiés en 2018. La mission américaine auprès de l’ONU a annoncé samedi que les Etats-Unis mettaient fin à leur participation à ce pacte car la déclaration adoptée « comprend plusieurs dispositions qui sont incompatibles avec les politiques américaines d’immigration et de réfugiés et les principes édictés par l’administration Trump en matière d’immigration ».
 
·         Retrait de l’Unesco. Les Etats-Unis ont annoncé le 12 octobre qu’ils se retiraient de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), accusant l’institution d’être « anti-israélienne ». Les Etats-Unis conserveront un statut d’observateur jusqu’à leur retrait effectif à la fin 2018.


Séparation des familles de migrants aux Etats-Unis

Le président américain a revendiqué lundi son extrême fermeté aux frontières malgré le tollé provoqué par la séparation de plus de 2300 mineurs arrachés à leurs parents sans papiers.

 Democrats are the problem. They don’t care about crime and want illegal immigrants, no matter how bad they may be, to pour into and infest our Country, like MS-13. They can’t win on their terrible policies, so they view them as potential voters!  (Les démocrates sont le problème. Ils se fichent du crime et veulent que les immigrants illégaux, aussi mauvais qu'ils soient, se déversent dans notre pays et l'infestent, comme MS-13. Ils ne peuvent pas gagner sur leurs politiques terribles, alors ils les considèrent comme des électeurs potentiels!)

Pour illustrer son propos, il a agité le spectre de la crise migratoire en Europe, n’hésitant pas à prendre parti contre la chancelière allemande Angela Merkel dans la crise politique qui menace sa coalition. “Le peuple allemand est en train de se retourner contre ses dirigeants sur l’immigration […]. La criminalité en Allemagne est très en hausse […]. Nous ne voulons pas que ce qui se passe avec l’immigration en Europe se passe aussi chez nous!” 

Tenant le cap malgré le déluge de critiques, Donald Trump assumait toujours, mardi 19 juin, sa politique de « tolérance zéro » aux frontières, appelant les républicains à avancer sur une vaste réforme de l’immigration qui mettrait fin aux séparations des familles de clandestins tout en finançant son mur à la frontière avec le Mexique.

Entre le 5 mai et le 9 juin, 2 342 jeunes migrants ont été séparés de leur famille, fuyant pour la plupart la violence qui ronge l’Amérique centrale. La politique du président états-unien prévoit que tous les clandestins franchissant illégalement la frontière soient poursuivis au pénal. Or les enfants ne peuvent pas être incarcérés, et sont donc séparés de leurs parents. Les précédents gouvernements avaient privilégié des poursuites au civil, ce qui évitait ces situations.
 « Tant que l’administration Trump continuera cette politique inhumaine, la Virginie n’assignera aucune ressource à des opérations de surveillance de la frontière qui pourraient activement ou tacitement participer à une telle politique », a pour sa part fait savoir le gouverneur démocrate Ralph Shearer Northam.

A l’étranger, le Mexique condamne
« Je veux au nom du gouvernement et du peuple mexicain exprimer la plus catégorique et énergique condamnation de cette politique cruelle et inhumaine », a déclaré le ministre des affaires étrangères mexicain, Luis Videgaray, mardi, en conférence de presse. « Nous lançons un appel au gouvernement américain, au plus haut niveau, pour qu’il reconsidère cette politique et donne priorité au bien-être et aux droits des petits garçons et petites filles, indépendamment de leur nationalité et de leur situation migratoire », a déclaré M. Videgaray.
Le Canada est « interloqué »
Au nord, le Canada est « interloqué » par la séparation des familles de migrants qui entrent clandestinement aux Etats-Unis, a dit mardi le ministre de l’immigration, Ahmed Hussen, notant qu’Ottawa « surveille » le respect du droit d’asile par les autorités américaines. « Ce qui se passe aux Etats-Unis est tout simplement inacceptable », a même ajouté Marc Garneau, ministre des transports, s’exprimant lui aussi devant les députés fédéraux.
Le Guatemala a lui aussi exprimé mardi sa « préoccupation » face aux séparations de familles arrivant clandestinement aux Etats-Unis. Le Chili également, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Roberto Ampuero, a dénoncé mardi la politique du président Trump.
Les médiateurs des droits de l’homme du Mexique, de Colombie, d’Equateur, du Guatemala et du Honduras ont demandé à la Cour interaméricaine des droits de l’homme d’intervenir pour stopper cette politique « dangereuse ».


dimanche 17 juin 2018

Aquarius : le "J'accuse" de Christiane Taubira

Janvier 1939. Barcelone tombe aux mains des franquistes, auxquels fascistes et nazis ont prêté main-forte. Ils sont un million, en noir et blanc sur les photos d'alors, à traverser les Pyrénées. Des combattants républicains et surtout des femmes, des enfants, des hommes ordinaires, et Antonio Machado, qui repose à Collioure. Ni le choc esthétique du Guernica de Picasso, ni L'Espoir, de Malraux, ni les écrits brûlants de Camus, ni Les Grands Cimetières sous la lune, de Bernanos, pas plus que les lettres de Simone Weil n'adouciront leur sort. Ils sont regroupés, isolés, mal nourris. L'inactivité, le désespoir, les conditions d'hygiène, l'hiver ont raison de nombre d'entre eux.
Tandis que le gouvernement pérore, des associations organisent la solidarité. "Du lait pour les enfants d'Espagne", disent alors les affiches. La collecte va bon train. Des bénévoles s'activent, comme sur l'Aquarius aujourd'hui. Ces réfugiés espagnols seraient 600.000 à être restés dans leur patrie d'accueil. Qui alléguerait aujourd'hui qu'ils l'aiment moins que ceux qui y naquirent par hasard?
Il n'est pas question de dire ici qu'il est simple d'accueillir. Il ne s'agit ni d'enjoliver, ni de banaliser, ni même de dédramatiser
 Boat people. Deux mots secs. Pour dire l'effarement devant les images. De frêles embarcations, surchargées, photographiées de haut, comme perdues au mitan d'une mer sans rivage. En 1975, ils viennent de loin, du Vietnam et du Cambodge. Ils échappent aux représailles de fin de guerre ou fuient les Khmers rouges du "Kampuchéa démocratique". Ils sont des dizaines de milliers. Cette fois, le gouvernement laisse la Croix-Rouge et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés organiser leur accueil en France. D'autres associations viennent à la rescousse. Comme sur l'Aquarius aujourd'hui. Ces réfugiés vietnamiens et cambodgiens firent ici leur vie et leurs enfants. Qui alléguerait que…?
La guerre d'Algérie prend un tournant. Décisif. Ils reviennent, les mains nues et pour la plupart inconsolables. Ils sont français, certes, mais partis depuis longtemps ou nés là-bas. Ils sont pieds-noirs, harkis, d'abord quelques milliers. De Gaulle et Peyrefitte sont inquiets, persuadés que la tâche est insurmontable. Où trouver du travail, des logements, des écoles ? Ils seront un million en trois ans. Regroupés, maltraités, livrés au froid et à l'inaction. Les services sociaux sont débordés. Des bénévoles… comme sur l'Aquarius aujourd'hui. Ils ont refait leur vie. Leurs enfants ont grandi. Avec des souvenirs, un peu d'amertume, beaucoup de fierté et une grande combativité. Qui alléguerait que… ?
A l'orée de la décennie 1990, la guerre des Balkans jette sur les routes d'Europe des colonnes silencieuses et accablées, invariablement composées d'enfants au regard étonné, de femmes qui s'obstinent à rester propres et dignes, d'hommes qui tentent de brider l'humiliation de n'être qu'un parmi d'autres dans une foule. Ils sont nombreux à être repartis, dès l'ombre de la paix revenue.
Il n'est pas question de dire ici qu'il est simple d'accueillir. Il ne s'agit ni d'enjoliver, ni de banaliser, ni même de dédramatiser. Ce n'est pas un conte. La population augmenta par pics et il en résulta sans doute des pressions sur les services publics, il fallut partager, il y eut des tensions. Mais le fait est : la société ne s'est ni effondrée ni même affaiblie. Elle absorba une part du monde et s'en épanouit, dans sa langue, sa gastronomie, ses arts, ses artisanats, sa littérature…

Jamais dans l'histoire, lorsqu'il fallut accueillir une part du monde, la société ne s'est effondrée ni même affaiblie
Non, il ne s'agit pas de banaliser. Les époques ne sont pas comparables, les personnes ne sont pas interchangeables, les histoires ne sont pas semblables. Il ne s'agit pas de dédramatiser. Oui, ce sont des drames qui se déroulent sous nos yeux. Drames de la guerre et des bombardements auxquels parfois nous prenons part. Drame des dictatures. Drame de la misère et de la pauvreté. Drame des bouleversements climatiques que notre consumérisme accélère. Drame de l'inefficacité de nos gouvernements martiaux contre les criminels de la traite des personnes.
L'Europe avait une occasion d'exister, de retrouver son magistère éthique sur une scène internationale pleine de fracas, où prospèrent la crânerie, la fourberie, l'ivresse de l'impunité, le désarroi. Elle avait l'opportunité et la capacité de prouver que ses chartes et conventions ne sont pas que chiffons de papier. Ce faisant, elle acquérait l'autorité morale pour impulser cette "gouvernance mondiale des mobilités humaines", urgente et indispensable, dont, avec d'autres, Mireille Delmas-Marty a exposé le bien-fondé.
Au lieu de cela, la panique gagne. La chancelière recule, l'Italie bascule, et chez nous, la parole officielle fait des gammes sur la misère du monde après des trémolos sur les personnes sans abri et les personnes réfugiées qui, en quelques mois, étaient censées ne plus se trouver à la rue. Chez nous encore, des porte-parole font dans le marketing de l'oxymore avec la "fermeté-humanité". Chez nous toujours, des ministres font dans l'anglicisme de l'indécence sur le shopping et le benchmarking. Quand ce n'est pas carrément le silence… Pendant ce temps, dans toute l'Europe, cette impuissance fait la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Espagne, notre lueur…

Christiane Taubira

lundi 11 juin 2018

The Art of the Deal,


Dès 1987, dans The Art of the Deal, son best-seller (qu’il n’a pas écrit), Trump théorisait sa méthode provocatrice.
La folie géniale, ou délirante peut amuser : lorsqu'elle ne met en cause l'équilibre mondial, 
le « fou » lâche des dangers à plusieurs facettes…





« En bref, la controverse vend, écrivait-il. [...] Les gens ne pensent pas toujours en grand pour eux-mêmes, mais ils sont quand même excités par ceux qui le font. C’est pour cela qu’un peu d’hyperbole n’est jamais un problème. Les gens veulent croire à des choses importantes, grandes, spectaculaires. J’appelle cela l’hyperbole véridique. C’est une forme d’exagération innocente, et une forme de promotion très efficace. »
Ses recettes n’ont pas changé. Trump est passé maître dans l’art de propager des mensonges avec naturel, presque avec candeur. Avant son entrée en politique, il fut ainsi un des plus actifs à relayer la théorie (fausse) selon laquelle Barack Obama ne serait pas né sur le sol américain. Pendant la campagne, il s’est distingué en relayant toutes sortes de théories conspirationnistes sur le 11-Septembre, la mort du juge réactionnaire de la Cour suprême Antonin Scalia ou l’assassinat de JFK.
Depuis qu’il est président, l’invective et le mensonge sont devenus ses premières armes. Le Washington Post tient le calcul des affirmations fausses du président Trump depuis son entrée en fonction : 3 521 en 500 jours. Sept par jour en moyenne. Sans compter les mensonges, contre-vérités ou approximations proférés chaque jour par les « voix »officielles de la Maison Blanche, à commencer par la porte-parole Sarah Sanders, devenue la bête noire des journalistes et des humoristes.
Ce feu roulant de propagande permet d’occuper le plus d’espace médiatique possible et d’occulter les récits gênants : l’affairisme de cette présidence, ses politiques réactionnaires, les multiples départs à la Maison Blanche et, bien sûr, la mise au jour progressive de liens entre le Kremlin et son équipe de campagne pour le faire élire.
Le New York Times a rapporté il y a quelques mois une anecdote parlante. Alors qu’il s’apprêtait à entrer à la Maison Blanche, Donald Trump a enjoint à ses collaborateurs de « penser chaque jour comme un show télévisé où il défait ses rivaux ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il suit scrupuleusement ses propres consignes.
La télévision de masse est son véritable écosystème. Trump, magnat de l’immobilier new-yorkais endetté jusqu’au cou (Mediapart avait raconté pendant la campagne présidentielle le fiasco de ses casinos d’Atlantic City), figure glamour et trash abonnée aux pages ragots des tabloïds, a même été ressuscité par la télé-réalité.
Le 8 janvier 2004, la chaîne NBC diffuse le premier épisode de The Apprentice, l’émission qui le rendra célèbre. Filmé dans sa limousine, avec en arrière-fond des images des gratte-ciels de Manhattan, Trump se présente : « Je suis Donald Trump, le plus grand développeur immobilier de New York. Je possède des immeubles dans toute la ville, des agences de mannequin, le concours Miss Univers, des compagnies aériennes, des golfs, des casinos. »
« Je suis devenu un maître de l’art du deal. J’ai fait du nom “Trump” une marque synonyme de grande qualité. » Tout le style du futur président est encapsulé dans les deux premières minutes.
Trump a aussi suivi les conseils de son gourou, l’idéologue d’extrême droite Steve Bannon : « inonder la zone de merde » (sic) pour submerger d’immondices les médias, « la vraie opposition », selon cet ancien directeur de campagne de Trump, théoricien d’une guerre culturelle totale contre les libéraux.
À la Maison Blanche, Trump passe son temps devant la télévision. Au moins quatre heures par jour, selon le New York Times, dès 5 h 30 du matin, parfois même alors qu’il est encore couché. Presque quotidiennement, il décoche une rafale de tweets matinaux censés diriger la conversation du jour.
Leur cible première est sa base, ces millions d’électeurs, pas tous d’extrême droite, qui applaudissent chacun de ses coups d’éclat. Trump est leur porte-parole. Il les venge contre l’« establishment », les « politiciens » traditionnels et la grande bascule démographique en cours aux États-Unis qui les effraie.
Le feuilleton coréen a été un fil narratif puissant de sa présidence. Tout comme le rejet du « terrible » deal nucléaire iranien – que Trump a dénoncé il y a un mois –, une de ses obsessions de campagne. 
Les « guerres commerciales » engagées avec l’Europe, le Canada et la Chine constituent un autre pilier du récit présidentiel. Trump a sans cesse besoin d’ennemis. Si besoin, il se dépêche de les inventer. C’est la logique des brutes de cours de récré : l’ami de la veille peut devenir le souffre-douleur. Emmanuel Macron, pour l’instant cajolé par Donald Trump, est prévenu…
La plupart des histoires trumpiennes concernent toutefois des sujets américains. Ses cibles sont souvent les mêmes : la presse, qui multiplie les scoops dont le commun des mortels a depuis longtemps perdu le fil, Hillary Clinton et les démocrates, le FBI qui enquête sur lui… ou encore son propre ministre de la justice, Jeff Sessions, un ultra-droitier auquel Trump reproche de ne pas le protéger assez contre la curiosité du procureur spécial Robert Mueller, qui enquête sur les liens entre la campagne de Trump et la Russie pendant la présidentielle de 2016.
Dès qu’il le peut, Trump se met ainsi en scène comme victime d’une « chasse aux sorcières », la « plus grande de l’histoire », dit-il, dirigée contre lui et son administration par l’« État profond ». Récemment, Trump lui-même a accrédité l’hypothèse d’un « espion » du FBI infiltré dans sa campagne, une affirmation démentie par certains de ses plus fidèles soutiens.
Il a annoncé des mesures individuelles de grâce présidentielle pour signaler à ses proches inquiétés par la justice qu’il pourra leur venir en aide le jour venu. Au mépris de l’esprit de la Constitution, il a même laissé entendre qu’il pourrait se gracier lui-même s’il était mis en cause… 
Tout est bon pour discréditer cette enquête tentaculaire dans laquelle quatre de ses anciens collaborateurs ont été inculpés. L’enquête n’est pas terminée et il reste d’immenses zones d’ombre. Mais comme le rappelle David Corn, journaliste du site d’investigation Mother Jones, des faits gravissimes sont déjà établis.
« En 2016, écrit-il, le régime de Vladimir Poutine a monté une guerre de l’information contre les États-Unis, en partie pour aider Donald Trump à devenir président. Alors que cette attaque était en cours, l’équipe Trump a tenté de conspirer avec Moscou, a tenté d’installer un canal de communication secret avec le bureau de Poutine et n’a cessé de nier publiquement l’attaque en cours, offrant une couverture à l’opération russe. […] Les preuves sont solides comme la pierre : ils ont commis un véritable acte de trahison. Voilà le scandale. » « Le plus grand » de l’histoire américaine, assure Corn, qui s’inquiète que le « flot des révélations », les ramifications multiples de cette enquête tentaculaire et ses méandres complexes ne profitent finalement à Trump et à ses récits simplistes…
Trump prend aussi soin d’alimenter des polémiques qui clivent la société américaine et résonnent aux oreilles de ses électeurs. Depuis plus d’un an, il alimente ainsi une guerre quasi-quotidienne contre les joueurs de football de la NFL, la plupart noirs, qu’il accuse de trahison nationale pour s’être agenouillés dans les stades lors de l’hymne américain, en guise de protestation contre les violences policières. Trump a aussi désigné à la vindicte populaire une « caravane » de migrants accusés de vouloir entrer illégalement aux États-Unis : originaires d’Amérique centrale, ils ne font en réalité que solliciter l’asile, conformément au droit international…
Depuis quelques semaines, comme David Corn ou le critique des médias Jay Rosen, des journalistes et essayistes américains s’inquiètent. Et si Donald Trump, le roi de l’esbroufe et de la diversion, était en train de gagner pour de bon la guerre de l’information ?
« Nous sommes en train de perdre l’habitude, et peut-être la capacité, de distinguer la réalité du vide, s’inquiète dans le New Yorker l’essayiste américano-russe Masha Gessen. Nous avons oublié ce qui s’est passé il y a un mois. Si nous détournons l’attention une journée, nous ratons des informations énormes, que nous aurons pourtant oubliées dans une semaine. Nous vivons dans un triathlon sans fin : lire, en discuter, paniquer. »

« Trump est fou comme un renard », s’inquiète Seymour Hersch, monument du journalisme américain qui publie ces jours-ci ses mémoires. Dérangé, sans doute, mais aussi très malin« Peu importent les mensonges qu’il profère, CNN, MSNBC et Fox se mettent en mode “breaking news”. Rien n’est vérifié, tout est pris pour argent comptant. »
Lassés de ce brouhaha où il devient de plus en plus difficile de distinguer l’essentiel de l’accessoire, de nombreux Américains risquent de détourner les yeux et de se désintéresser de l’actualité, y compris des informations qui importent, s’alarme Jay Rosen, professeur de journalisme à la New York University.
Bien sûr, les shows télévisés, même les meilleurs, ne sont pas éternels. La « Trump Fiction » prendra fin un jour. Il est probable, juge Masha Gessen, qu’on découvre alors combien Donald Trump a durablement érodé le débat public. « Le discours politique était en crise avant lui, écrit-elle. Avec lui, il approche de sa destruction complète. »