jeudi 13 décembre 2018

"Gilets jaunes" : "Ce qu'une partie de la gauche ne veut pas voir"

"La gauche s’est auto-persuadée que les 'gilets jaunes' portaient d’abord une revendication sociale, alors qu’elle était aussi nationale", explique l'historien Sylvain Boulouque.

Dans son histoire du mouvement antifasciste allemand, "Antifa, histoire du mouvement antifasciste allemand" [coédition Libertalia et La horde, 2018]Bernd Langer rappelle un épisode oublié de l’histoire du Parti communiste allemand : la grève de la compagnie des transports berlinois en novembre 1932. Sur arrière fond de concurrence électorale pour les élections de Saxe, participèrent conjointement à cette grève le KPD (le parti communiste allemand) et le NSDAP (le parti national socialiste des travailleurs d’Allemagne, autrement dit le parti nazi). Certes le KPD remporta une petite victoire, mais celle-ci s’avéra être une victoire à la Pyrrhus avec la fin que l’on sait.

Un fourre-tout idéologique

Comparaison n’est pas raison. L’histoire ne repasse jamais les plats. Paris 2018 n’est pas Berlin 1932, et les "gilets jaunes" ne sont pas les traminots de Saxe. En revanche, le télescopage de l’histoire et de l’actualité interroge des ruptures qui s’opèrent devant nous. En France, la fracture entre la gauche et l’extrême droite a toujours été un moyen de définir son identité politique. Les gauches se sont avec constance opposées à l’extrême droite.Lors de l’affaire Dreyfus, en 1898, celles-ci ont dénoncé les menaces césariennes, y voyant un ennemi principal constitué par les ligues nationalistes et les antidreyfusards. La naissance du Front populaire – après l’erreur stratégique de l’Association républicaine des anciens combattants qui s’était jointe à la manifestation des anciens combattants du 6 février 1934, sans pour autant participer à l’émeute – repose sur cette opposition radicale, l’antifascisme devenant un creuset culturel.
Immédiatement après, la guerre civile espagnole oppose le camp de la République face à la tentative de coup d’Etat. La Résistance vient confirmer ce ciment politique. Lors de la tentative factieuse pendant la guerre d’Algérie, on retrouve encore ce même unanimisme. L’antifascisme a ainsi constitué la base et la source de l’action de la gauche française pendant plusieurs décennies.
Le mouvement social actuel dit des "gilets jaunes" donne l’impression d’un fourre-tout idéologique et social et vient à gauche brouiller un certain nombre de messages. Cette situation est renforcée par l’usage des nouvelles technologies. Le mouvement des "gilets jaunes" demeure complexe à analyser. Les revendications éparses et polymorphes invitent à des lectures diverses voire opposées. Initialement, la gauche est demeurée prudente face au mouvement des "gilets jaunes". Elle a considéré qu’il s’agissait d’une révolte antifiscale, à classer dans les mouvements "réactionnaires" comparables au mouvement des chemises vertes des années 1930, puis au poujadisme dans les années 1950.
Au nom de la définition d’un populisme de gauche, Jean-Luc Mélenchon et une partie de La France insoumise font leurs les revendications des "gilets jaunes", oubliant qu’une partie des revendications voire des actes des "gilets jaunes" étaient l’exacte inverse de leur programme. Les positions ont évolué au cours de la semaine du 17 au 24 novembre.
Une partie de la gauche s’est ralliée alors à la cause des "gilets jaunes" et tente de participer au mouvement pour en transformer sa nature, et faire passer la révolte antifiscale pour une révolte pour le pouvoir d’achat. Les scènes d’émeutes qui ont eu lieu sur les Champs-Elysées le 24 novembre sont explicites. Elles montrent clairement que l’extrême droite a commencé à provoquer les forces de l’ordre pour passer le barrage des Champs-Elysées, puis à animer les affrontements avec une partie des "gilets jaunes", pour marcher sur l’Elysée. Une partie de la gauche radicale, faite de membres du "Black Block" et de la mouvance autonome, a, dans l’après-midi, participé activement à l’érection de barricades et à l’émeute.

"Passer sous silence des débordements"

La semaine du 24 novembre au 1er décembre 2018, marque un tournant. Plusieurs personnalités de gauche prennent ouvertement fait et cause pour les "gilets jaunes". Ces derniers marquent le retour de la question sociale et viennent rappeler l’existence de la lutte des classes. Cette hypothèse et cette projection dans les "gilets jaunes" favorisent l’investissement de la gauche intellectuelle et radicale. Elle se traduit sur les ronds-points par un investissement des militants de gauche.
Pour se faire, elle doit minimiser ou passer sous silence un certain nombre de débordements qui peuvent avoir lieu : chasse aux migrants à Calais, injures racistes, dénonciation de l’homosexualité, intimidation contre les personnes, etc. De même, l’enquête de la fondation Jean Jaurès parue le 28 novembre est grandement passée sous silence. Ce travail montre clairement que le mouvement est parti d’une revendication antifiscale sur laquelle se sont greffées des revendications identitaires voire nationalistes (comme la dénonciation du "Pacte de Marrakech", très présente sur les pages Facebook des "gilets jaunes").
La carte des points de blocage se superpose en effet de manière assez frappante à celle du vote Front national [aujourd'hui Rassemblement national], exception partielle faite de certaines régions de l’ouest de la France – et peut-on ajouter de l’est de la région parisienne. Ladite enquête souligne par ailleurs que les revendications portées par les "gilets jaunes" ressemblent étrangement à celles portées outre-Atlantique, par l’électorat de Donald Trump, ou outre-Manche par celles des partisans du Brexit. Par une curieuse cécité, la gauche s’est auto-persuadée que les "gilets jaunes" portaient d’abord et avant tout une revendication sociale alors qu’elle était aussi nationale voir nationaliste.
La confusion la plus extrême est atteinte le 1er décembre. Les affrontements autour de l’Arc de Triomphe et dans le reste de la capitale en sont la preuve. Les "gilets jaunes" accompagnés de la droite radicale prennent la tombe du soldat inconnu et organisent deux prières collectives, habillement relayées par la direction du Rassemblement national, qui oublie de noter qu’au même moment des "gilets jaunes" taguent le monument du graffiti "les gilets jaunes triompheront".
Quelques dizaines minutes plus tard, l’ultra gauche investit les lieux, maculant le monument de plusieurs inscriptions et laisse des casseurs piller le musée du bâtiment. Plus tard dans l’après midi, l’extrême droite occupe la place et inflige une défaite à des antifas arrivés sur les lieux. En dépit de cette réalité, globalement, l’émeute est perçue par la majeure partie de la gauche – même si une part en dénonce les violences – comme une révolte populaire, voire une insurrection prolétarienne. La semaine du 1er décembre au 8 décembre, les mêmes discours sont reproduits comme une copie amplifiée de la semaine précédente.
Article 222-14-2 du Code pénal "Le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende." Il sanctionne la participation à un groupement violent ou incitant à la violence, le simple fait de participer à un attroupement aux côtés de personnes se comportant violemment ou portant de façon apparente une ou des armes constituera un délit punissable.
L'incitation à la violence peut être détectée de plusieurs manières, Il peut s'agir par exemple de slogans, "comme le 'Macron pute à Juifs' qu'on a pu voir sur une banderole près d'un péage, qui est une provocation à la haine raciale". Les personnes ayant relayé des appels à la violence, ou qui y ont répondu sur les réseaux sociaux peuvent aussi être considérées comme potentiellement violentes.

L'articulation entre le national et le social

Le cortège de la gauche soutenant les "gilets jaunes" est parti de la gare Saint-Lazare pour tenter de rejoindre les Champs-Elysées, la droite radicale s’était déjà donnée rendez-vous sur l’artère. Le rapport de force parisien favorable à la gauche était en partie lié à l’arrestation préventive de militants d’extrême droite et au nombre de personnes venues de Saint-Lazare présentes dans le cortège de tête. Mais, les événements dans le reste du territoire ne laissent guère de doute sur l’articulation entre le national et le social. Comme un précipité, deux banderoles, certes éloignées l’une de l’autre, mais brandies dans les manifestations, à Lyon, le 8 décembre, traduisent ce curieux télescopage. Sur la première, il était écrit "fin de monde, fin de mois même combat", et un peu plus loin une autre arborait sur fond bleu, blanc, rouge "Marrakech, c’est non", allusion, sans équivoque aucun, au rejet de l’autre.
Ces événements en cours posent directement à la gauche une triple question : d’abord celle du choix des alliances tactiques – qui n’avaient jamais été à l’œuvre sauf pour une partie d’entre elle lors du pacte germano-soviétique – ensuite, la question de l’analyse et de la réalité d’un mouvement politique et social et enfin, l’éternel espoir d’un avenir radieux générant une lecture prométhéenne des mouvements sociaux. 
Sylvain Boulouque, spécialiste de l'extrême gauche

dimanche 9 décembre 2018

De Trump à Salvini, toute l’internationale populiste applaudit les gilets jaunes

De Trump à Salvini, toute l’internationale populiste applaudit les gilets jaunes
Ils se réjouissent de ce qui se passe en France.
Le président français est devenu la bête noire
de tous les populistes qui lui reprochent ses positions pro-européennes et libérales.
"Imaginez si nous n’avions pas la Cinquième République dans cette période. Aucun gouvernement ne pourrait se former sans l’extrême droite. Plus de proportionnelle dans l’époque que nous vivons ne mènera pas à plus de démocratie mais à plus de nationalisme, à la paralysie, à plus de haine et à plus d’autoritarisme. Le grand jeu de l’époque : faire passer les démocraties pour des dictatures à renverser et                 les tyrans pour des modèles à suivre ".               Caroline Fourest
C’est Donald Trump qui a ouvert le bal, se rêvant carrément en guide suprême des manifestants français.
Hier, sans doute posté devant Fox News, qui a eu un traitement bien particulier des manifs, il balançait deux tweets comme d'autres des pavés, pour répéter que ce qui se passait à Paris est bien la preuve que les accords de Paris sur le climat étaient mauvais, et que... les "gilets jaunes" scandaient... "Nous voulons Trump". Mardi dernier, sur Twiter, le président américain s’était déjà moqué de "son ami Emmanuel Macron" et des concessions faites sur les taxes sur les carburants, jugeant déjà que c’était bien la preuve que les accords de Paris étaient voués à l’échec et qu’il avait eu bien raison de les dénoncer.

"Paris brûle", s’est de son côté enthousiasmé samedi à Bruxelles Steve Bannon, l’ancien sulfureux conseiller de Donald Trump qui s’est aujourd’hui donné pour mission de faire éclater l'Europe et de fédérer toutes les extrêmes droites européennes.
Devant Marine Le Pen et un aréopage de leaders populistes de droite, il a donné raison à Trump, estimant que "les gilets jaunes sont exactement le type de personne qui a élu Trump et voté le Brexit. C’est un conflit mondial. « Pour diriger un pays je préfère 100 gilets jaunes que 100 responsables de Goldman Sachs » . A Lille le gourou Steve Bannon a conquis le FN Steve Bannon a promis la "victoire" au parti d'extrême droite en 2022.
"L'histoire est de notre côté et va nous mener de victoire en victoire. Vous faites partie d'un mouvement mondial qui est plus grand que la France, plus grand que l'Italie, plus grand que la Hongrie, plus grand que tout ça. L'histoire est avec nous, c'est pour ça qu'ils [l''establishment'] ont tellement peur de vous"."Vous vous battez pour votre liberté ? Ils vous traitent de xénophobes. Vous vous battez pour votre pays ? On vous appelle 'racistes'. Mais les temps de ces paroles dégueulasses sont finis. Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d'honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s'affaiblissent".
Gert Walders, le leader d’extrême droite néerlandais, a tweeté un gilet jaune.
En Serbie, c’est un député d’extrême droite qui a endossé un gilet jaune au sein même du parlement pour protester contre les hausses de carburants, tout en reprochant au président serbe d’être un ami d’Emmanuel Macron.
Le président turc Erdogan, qui s'y entend en matière de répression ne s’est pas privé de dénoncer les violences policières exercées contre les manifestants.
Le leader néo-fasciste Aleksander Dugin, un activiste sulfureux, fondamentalement anti libéral, imprégné de sciences occultes et d’ésotérisme, souvent considéré comme le cerveau de la politique étrangère de Poutine, a parfaitement résumé dans un post Facebook leur état d’esprit
"Macron représente Rothschild, Soros, la finance internationale, la gauche libérale, la mondialisation, la haine de la France et de l’identité européenne, Bernard-Henri Lévy, plus d’immigration, plus de mariages gays, la hausse des prix, la destruction de la classe moyenne, le gouvernement global et cosmopolite."
"Si vous êtes pour tout ça, ne venez pas à Paris, ne participez pas aux manifestations des gilets jaunes… Mais si ce n’est pas le cas, s’il vous plait, rejoignez nous. Aujourd’hui, le monde entier est divisé. Vous êtes gilet jaune, ou vous faites partie des (esclaves) de la Macronie mondialisée" écrit il en anglais." Avant d’ajouter en français dans le texte, "Vive la France, vive le peuple français, à bas la tyrannie"… le message a été posté depuis Moscou, et personne n'a vu Dugin dans les rues de Paris.
(Selon la société de cybersécurité NewKnowledgeAI, de faux comptes liés au Kremlin, ou véhiculant en tout cas des idées favorables à Poutine, amplifient la diffusion des messages et de fake news sur les manifestations et poussent au chaos.)
En Italie, le ministre Matteo Salvini, le nouvel homme fort du pays, qui n’a jamais caché son inimitié pour Macron, ne cache pas sa joie face aux déboires du Français. Il s’est réjoui sur Twitter d’avoir des supporters parmi les gilets jaunes avant d’ajouter
« Macron n’est plus un problème pour moi, mais un problème pour les Français. »"
Le président français est devenu le symbole de toutes les valeurs qu’ils détestent.


dimanche 2 décembre 2018


J’ai toujours voté socialiste pour avoir des politiques sociales dans ce pays : Rsa, Apl, Ars, Prime activité, Allocation adulte handicapé, Aide au permis, Formation gratuite, Cmu, baisse du temps de travail à 35h, gratuité de la santé, de l’éducation du primaire à l’université, bourses d’études y compris pour les études supérieures...
- Quand je vois que les gens qui bénéficient de toutes ces aides de la naissance avec la paje, la prime de naissance jusqu’à la retraite ne votent pas, ou votent pour la famille Le Pen, le front national ou des partis extrémistes de droite ou même de gauche qui sont prêt à renverser la république pour accéder au pouvoir...
-Quand je vois les français qui ont des aides tout au long de leur vie, bloquent l’économie, cassent et détruisent les symboles de notre pays et compare la France à une dictature, parlent de « Fakes-news » parce qu’ils n’acceptent pas les idées différentes des leurs...
J’ai décidé de voter pour « les républicains » pour une retraite à 65 ans minimum, un retour à 39h minimum, retour à 4 semaine de vacances une augmentation générale de la tva (pas que pour l’essence)…
J’aimerai bien les voir ailleurs, en Hongrie, Turquie, Russie, Brésil, Cuba, Venezuela, tous pays ou règne la « démocrature » et ou les journaux sont aux mains du pouvoir ... J’aimerai bien les voir quitter la France,  s’ils ne sont pas contents de payer des impôts pour les routes, les crêches, les piscines, les hôpitaux, recevoir des aides en cas d’inondations, et autres tempêtes... Qu ils aillent se payer les études, la santé aux Etats Unis et en Grande Bretagne...Messieurs les Gilets Jaunes je ne vous dis pas merci.

samedi 24 novembre 2018

Les «gilets jaunes» à la lumière du mouvement poujadiste

Pierre Poujade, sous le gouvernement Mendès France (juin 1954-février 1955), s’en prend au ministre Henri Ulver, « dont on ne sait pas d’où il vient », tout en ciblant de façon récurrente le président du conseil lui-même : « Nous aimerions bien avoir à notre tête des bons Dupont ou des bons Durand qui sentent comme nous. » La haine des juifs s’exprime dans la foule des rassemblements poujadistes, qui se tiennent dans un lieu de sinistre mémoire : le Vel’ d’Hiv… Ajoutons, à ce tropisme judéophobe, une vision corporatiste du pays héritée de l’Action française, ainsi que l’exaltation d’une jeunesse sportive et saine se doublant d’un anti-intellectualisme éruptif associé à une exécration de l’homosexualité (Camus et Sartre étaient traités de « pédérastes » à tout bout de champ) : le dossier s’alourdit. D’autant qu’à l’antifiscalisme initial devait se superposer un antiparlementarisme doublé d’un nationalisme xénophobe fustigeant « l’armée de métèques parasites qui campent sur notre sol ».
Poujade semblait atteint du syndrome de La Tourette, injuriant les ministres, traités de « charognards » ou de « salopards ». Et même d’« eunuques » élaborant leurs lois « au cours d’abjectes partouzes » : c’est biologiquement impossible mais fort imagé. Cette violence verbale, héritée de Charles Maurras, de Léon Daudet, ou de Jacques Doriot – sans oublier le rexiste belge Léon Degrelle –, poussait Poujade à qualifier de « députés syphilo » ses collègues de la SFIO. Il affublait également les parlementaires communistes du sobriquet de « cosaques ».
François Mauriac pouvait donc écrire, dans Le Figaro du 26 mars 1955 :                                                « Ce Poujade, l’insulte à la bouche, “tombant la veste” et bravant l’Assemblée nationale […] annonce la dictature que ce pays finira par mériter : celle des Tartarin, celle de Marius, celle d’Olive. Mais Tartarin, mais Marius, mais Olive devenus féroces et maîtres du pouvoir, nous connaissons leur nom : c’est Abus roi. »
La menace était identifiable au premier chef. Et tous les signaux invitaient donc à classer le mouvement poujadiste dans le sillage de la droite révolutionnaire française : du bonapartisme populaire à l’esprit « ancien combattant », capitalisé dans les années 1930 par le PSF (Parti social français). Dès mars 1956, on pouvait lire dans la revue Esprit : « Le poujadisme est une formule autoritaire pour classes moyennes – ces classes moyennes dont Auguste Comte écrivait, il y a plus d’un siècle, qu’elles faisaient le malheur de la France, et qui n’ont cessé de le faire, par leur malthusianisme, leur chauvinisme, leur fermeture à tous les courants de la vie moderne. Petit fascisme pour petits Français. » Avec le temps, n’est resté que le tressaillement piteux d’un corps social négligeable, comme en témoigne l’entrée « poujadisme » du Petit Robert (1971) : « Attitude petite-bourgeoise de refus contre l’évolution économique. » Le jugement péjoratif du Petit Larousse complète cette vision devenue sens commun : « Attitude revendicatrice à courte vue. »
Une telle déconsidération, fondée sur un mépris de classe culturel et social, se lit, à chaud, dans Mythologies de Roland Barthes (1957) : « M. Poujade verse au néant toutes les techniques de l'intelligence, il oppose à la “raison” petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. (“La France est atteinte d'une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel”). »
Durant les deux premières années de l’UDCA, de 1953 à 1955, il n’est pas rare de trouver, rappelle Romain Souillac dans son étude historique passionnante, des allusions aux jacqueries de l’Ancien Régime (le mouvement poujadiste se compare alors volontiers aux « croquants »), ainsi qu’à 1789 : « Nous allons déclencher une action qui dépassera toutes celles qui ont été organisées depuis la Révolution ; les gouvernants auront donc le choix, mais s’ils ne nous donnent pas satisfaction, il est possible que nous les pendions », déclare à Saintes, en juin 1955, Martial David, président de la Chambre des métiers de Rodez et poujadiste de premier plan. Notons l’obsession pour la pendaison (les aristocrates à la lanterne ?), qui émaille les diatribes des orateurs  « En ce moment ce n’est pas la République du peuple, mais la république des petits copains. » Et ce à partir d’une agrégation refondatrice : « Nous sommes l’épine dorsale de la Nation, nous sommes le pivot de toutes les couches sociales. Nous devons prendre conscience de nos libertés, de la mission que nous avons à remplir. » Si bien qu’au début de ce mouvement populaire – et non poujadiste –, le PCF s’en rapprocha. Les communistes entendaient ainsi élargir leur influence vers le monde des échoppes et des boutique. Cette forêt bigarrée cachée par l’arbre Poujade : « Mouvement éminemment complexe, mêlant sans cesse le politique et le social, il se présente comme l’une des premières contestations de la société technicienne et normative. »
La révolte, à ses débuts et même ensuite, prétendait rendre leur « dignité » aux petits commerçants et à tous les parias, oubliés, déclassés, sacrifiés, qui se sentaient laissés sur le rivage d’un capitalisme ne profitant qu’à des privilégiés en broyant les autres : « Chaque fois qu’une boutique disparaît, qu’un patrimoine familial se disperse, c’est une victoire du capitalisme collectiviste et le monde du travail s’achemine vers une société de robots. Le collectivisme, c’est une civilisation de robots. » (Fraternité française,janvier 1958).
Le mouvement poujadiste s’avère passionnant parce que contradictoire, hétérogène, polyphonique et discordant. Il fut à la fois fascisant et objecteur de croissance – c’est-à-dire apôtre d’un développement durablement humain. Il insista – sans le dire ainsi… – sur la contradiction entre forces productives et conditions de production ; préfigurant quasiment une forme d’écologie politique !
Si le poujadisme est mort de Poujade, les gilets jaunes seront peut-être renvoyés à un sort de feu de paille, trop inorganisé pour être efficace. Des indices inquiétants rappellent les mauvais souvenirs de la droite révolutionnaire : antisémitisme, aversion des migrants, homophobie... Certes, le bal des récupérateurs de tout poil a commencé. Assurément, la rage fantasmagorique contre les élites ne fait pas très « salut et fraternité ». Mais à ce compte, ceux qui prirent la Bastille le 14 juillet 1789 n'auraient été que des populistes – et la fête nationale française relèverait de la démagogie !
Maints commentateurs délégitiment la révolte populaire en train d’éclore, avec la morgue qui sied depuis François Furet : chaque révolution casse des œufs pour finir en eau de boudin, alors arrêtons les frais avant même que cela ne commence ; tout mouvement social d’envergure doit être disqualifié. La grande peur des possédants devient l’immense sagesse divinatrice des raisonnables.

mercredi 21 novembre 2018

BHL - Qui sont, vraiment, les Gilets jaunes


Non, les Gilets jaunes ne sont pas l'émanation du pays réel 
qui s'opposerait aux élites parisiennes déconnectées.

Il faudrait faire une phénoménologie du Gilet jaune comme Sartre faisait une phénoménologie des pantalons à rayures des sans-culottes ou comme Roland Barthes aurait peut-être pu le faire dans une de ses Mythologies.
Et, avant de s'intéresser au fait que les Le Pen et Mélenchon y voient une divine surprise, avant de se demander quelle est la proportion de ces protestataires et laissés-pour-compte qui ont voté, ou qui voteront, pour les deux partis de la France populiste, il faut dire ceci.
Les Gilets jaunes sont des accidentés de la mondialisation.
Ce sont des femmes et des hommes en panne de travail, de reconnaissance, de respect.
Et ce choix du Gilet jaune est une façon de lancer, depuis la nuit des déclassés, un signal de détresse, un appel au secours, un SOS. cet appel au secours, ce SOS, il faut impérativement, je dis bien impérativement, et, quelles que soient, encore une fois, les récupérations dont il sera ou est déjà l'objet, l'entendre et le recevoir.
C'est le devoir du pouvoir politique et, d'une manière générale, de ceux que l'on appelle les élites, ou les nantis – en gros, les bobos qui n'ont pas trop à s'en faire pour le prix du diesel puisqu'ils roulent en trottinette dans un Paris qui se convertit, peu à peu, à l'écologie et qui a été, par ailleurs, depuis longtemps vidé de ses pauvres. Car, pour changer de registre et passer de la sécurité à la météo, l'alerte jaune n'est qu'une alerte de premier degré. Après quoi, vient l'alerte orange. Puis, l'alerte rouge. Et, alors, quand vient l'alerte rouge, il est trop tard, le tissu social s'est défait et les plus démunis n'en peuvent réellement plus. 
Car, s'il y a bien une chose que nous a enseignée notre histoire millénaire, c'est la nécessité de se montrer fidèle à cette âpre, difficile, mais essentielle leçon exprimée, comme vous savez, par le verset : « Vous connaissez l'âme de l'étranger. » Or l'« étranger », ça veut dire le migrant. Mais ça veut dire aussi l'exclu. Et ça veut dire encore celui qui n'en peut tellement plus, qui est tellement à bout de forces, qu'il est devenu comme étranger à lui-même et dans sa propre maison.
Il faut donc entendre ce sentiment, fondé ou non, d'abandon et de délaissement.
Il ne faut surtout pas dire : « cachez ce peuple que je ne saurais voir ».
Ou : « virez-moi ces Gilets jaunes qui ne sentent pas bon le diesel ».
Le pire, le plus grave et, pour la société tout entière, le plus suicidaire, serait de faire comme si l'on n'avait pas entendu.

« Quand j'entends la tonalité nihiliste de certaines de leurs revendications, j'ai les doutes les plus sérieux »

Voilà.
Il en va de même en politique.
Il y a la colère qui élève et il y a la colère qui abaisse.
Il y a la colère qui fait que l'on se veut et se sent plus solidaire, plus fraternel, ouvert aux autres – et il y a celle qui vous enferme en vous-même.
Il y a la colère qui, hier contre les agioteurs spéculant sur le froment, aujourd'hui contre les spéculateurs qui manipulent les prix du pétrole, défendent le bien public et, non contente de défendre le droit, invente de nouveaux droits – et il y a la colère qui se moque du droit, qui se fiche du bien public et qui n'a que faire de la République.
Alors où va, de ce point de vue, la colère des Gilets jaunes ?
Je n'en sais rien. Mais quand je les vois casser, bloquer, s'introduire dans une préfecture et songer à la saccager, quand je vois certains d'entre eux insulter celles et ceux dont la tête ne leur revient pas et incendier des voitures comme on le faisait dans les émeutes de novembre 2005, quand je les entends enfin, quand je les entends vraiment, quand j'entends la tonalité nihiliste de certaines de leurs revendications, j'ai les doutes les plus sérieux.
Est-ce que ce n'est pas, dit-on, le peuple qui s'exprime là ?
Et n'avons-nous pas, en démocratie, le devoir sacré de nous ranger du côté du peuple ?
Eh bien, oui et non.
Et je crois qu'il faut avoir le courage, une bonne fois, de dire et marteler que la démocratie, c'est la souveraineté du peuple, le respect de ses volontés, etc. bien sûr – mais pas seulement.
D'abord, cela va de soi, parce qu'il arrive au peuple de s'égarer et qu'il convient, dans ce cas, de le sanctionner comme on le ferait pour n'importe quel autre souverain.
Mais aussi parce que la démocratie, c'est bien d'autres choses que le seul respect de la voix du peuple majoritairement exprimée. Et ces autres choses, ces autres commandements, ces autres grands principes qui font qu'on vit, non sous un despote, mais en démocratie, le peuple souverain se doit, là aussi et dans la mesure même où il est, je le répète, le Souverain, de les respecter avec scrupule. Par exemple ? Eh bien, par exemple, les droits du reste du peuple et, en particulier, des minorités à exister aussi. Ou l'assurance, donnée à chacun, de ne jamais être mis en position d'apparaître comme un « ennemi du peuple ». Ou encore des principes aussi élémentaires que la possibilité de circuler, de s'exprimer librement ou d'écouter des journalistes à qui il est permis de faire leur travail correctement…
Les Grecs avaient, de nouveau, deux mots différents pour dire « le » peuple. Ils avaient le « démos » qui était le peuple de la démocratie. Et ils avaient l'« ochlos » qui était ce peuple qu'ils disaient informe, animé par l'ubris et semblable à un mauvais souverain avec lequel il n'y avait aucune raison, je le redis, de ne pas être aussi sévère qu'avec les souverains habituels, c'est-à-dire les rois, les tyrans ou les profiteurs du peuple estampillés comme tels. 
Et, quant à la pensée moderne du politique, elle a toujours pris le plus grand soin, elle aussi, de distinguer entre les mouvements populaires qui contribuent au pacte social et ceux qui, comme dans l'Introduction au Léviathan de Hobbes, le brisent et le rendent, soit caduc, soit invivable. L'exemple le plus célèbre, ce sera, bien sûr, ces sans-culottes exaltés par Sartre quand il fait sa théorie du groupe en fusion. Mais il sait très bien, Sartre, que la bonne lave finit toujours par se figer et le bon groupe en fusion par dégénérer en ce qu'il appelle la « Fraternité Terreur ». C'est la princesse de Lamballe décapitée, dépecée, les lambeaux de son corps supplicié exposés à l'étal des bouchers. Ce sont les charrettes de prêtres réfractaires allant à l'échafaud et soumis aux derniers outrages. Et ce sont ces massacres de Septembre, dont mon ami Jean-Claude Milner a bien montré l'horreur, l'effroi et la hantise qu'ils inspirèrent à Robespierre…
Il n'est évidemment pas question de ça, aujourd'hui, en Europe, en ce début de XXIe siècle. Mais ou bien on réfléchit, ou bien on ne réfléchit pas. Ou bien on prend l'événement au sérieux, ou bien on le traite par le mépris en attendant juste qu'il se radicalise et qu'il pourrisse. le peuple n'a pas, et ne peut pas avoir, tous les prestiges et tous les pouvoirs ; et que les institutions sont faites, en République, en démocratie et, plus encore, dans les Républiques bien démocratisées, pour limiter les pouvoirs, tous les pouvoirs, de tous les souverains – y compris, donc, le peuple ou cette fraction du peuple qui prétend couvrir la voix des autres fractions, bloquer le pays et pousser le président à la démission. Ces slogans de « Macron démission » que l'on a entendus un peu partout.
Et ces quelques centaines de Gilets jaunes qui se sont regroupés place de la Concorde et ont tenté d'arriver jusqu'à l'Élysée.
J'ai entendu les commentateurs dire : « c'est incroyable… c'est sans précédent… on n'a jamais vu, de mémoire de Républicain, la foule arriver si près des grilles de l'Élysée… ».
Eh bien, c'est inexact.
Il y a un précédent au contraire.
Ce slogan « à l'Élysée ! » que nous avons entendu toute la fin de l'après-midi de samedi et qu'ont relayé en boucle les chaînes d'information, c'est, en 1879, celui des séditieux qui poussaient le général Boulanger à renverser la République.
C'est celui, dix ans plus tard, des « patriotes », ou des « insurgés », qui encourageaient Paul Déroulède, autre peu recommandable personnage, à franchir le Rubicon, à abroger, lui aussi, la République – et eux furent sur le point d'y parvenir.
Mais le vrai précédent, c'est le 6 février 1934 et ce cortège de Ligards, dont tout le monde sait qu'ils ont tenté d'investir l'Assemblée nationale, mais dont on a bizarrement oublié que, n'y parvenant pas, et rebroussant chemin, ils se sont dirigés vers l'Élysée et se sont proposés de l'investir avec des slogans qui n'étaient pas très différents de ceux des Gilets jaunes d'aujourd'hui.
Quand on crie « à l'Élysée ! » ou « Macron démission ! », quand (« bon enfant » ou pas…) on prétend forcer les grilles du « Palais » où est censé se situer le lieu de tous les pouvoirs, je crois qu'on joue avec le feu – celui de la mémoire et celui de la langue.
La France en est là.
Ce mouvement des Gilets jaunes peut, naturellement, bien tourner et contribuer à cette réinvention de la politique et de la citoyenneté dont nous avons si cruellement besoin.
Mais il pourrait aussi contribuer au repli de la France sur elle-même, au renoncement à sa propre grandeur et à un endormissement des intelligences qui, le plus souvent, enfante des monstres.
Bernard-Henri Lévy

lundi 12 novembre 2018

COMMÉMORATIONS DU 11-NOVEMBRE


D’un point de vue historique, et au-delà même de la seule figure de Pétain, c’est l’hommage aux maréchaux de la Grande Guerre qui est « problématique », au regard du « coût humain monumental » qu’ont entraîné leurs décisions stratégiques.                                        Manon Pignot
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les commémorations du centenaire avaient été pensées pour célébrer l’armée du peuple, celle des Poilus. En outre, « dire que Pétain était un grand soldat est tout sauf neutre, car en 14-18, les officiers d’état-major n’étaient pas des combattants »                                                                                                    Emmanuel Saint-Fuscien
Dire “Pétain était général en chef”, c’est être dans le registre des faits. Dire “Pétain a été un grand soldat”, c’est être dans celui de l’éloge. »                                                                                                  André Loez 
 « La responsabilité des grands chefs est écrasante. Le commandement et les grands chefs ont toute leur place dans l’histoire, on ne saurait la contester, et pourtant l’histoire est une chose et la mémoire en est une autre. »                                                                                   Antoine Prost
"Le patriotisme, c’est d’abord l’amour,
 le nationalisme, c’est d’abord la haine,
 le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, 
le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres." 
Romain Gary.
Convaincu de son aptitude à maîtriser toutes les contradictions, Emmanuel Macron est « tombé dans le piège » que tous ses prédécesseurs avaient eu l’intelligence de contourner. « C’est dur parce que ça pollue les choses, souffle l’historienne Emmanuelle Cronier, qui a travaillé au sein du conseil scientifique de la Mission du centenaire, depuis sa création en 2012. Le point positif de cette polémique, c’est que l’on voit aujourd’hui que la mémoire sur Pétain est unanimement rejetée… »
Le discours d’Emmanuel Macron à l’Arc de Triomphe



Verbatim du discours tenu par le président français dimanche pour le centenaire de l’Armistice de 1918 devant plus de 70 chefs d’Etat et de gouvernement.
« Le 7 novembre 1918, lorsque le caporal clairon Pierre Sellier sonna le premier cessez-le-feu, vers 10 heures du matin, bien des hommes ne purent y croire, puis sortirent lentement de leurs positions, pendant que, de loin en loin, sur les lignes, les mêmes clairons répétaient le cessez-le-feu puis faisaient entendre les notes de la sonnerie aux morts, avant que les cloches ne répandent la nouvelle, à la volée, dans tout le pays.

Le 11 novembre 1918, à 11 heures du matin, il y a cent ans, jour pour jour, heure pour heure, à Paris comme dans toute la France, les clairons ont retenti et les cloches de toutes les églises ont sonné.
C’était l’armistice.
C’était la fin de quatre longues et terribles années de combats meurtriers. L’armistice pourtant n’était pas la paix. Et à l’Est, pendant plusieurs années, d’effroyables guerres se poursuivirent.

Ici, ce même jour, les Français et leurs Alliés ont célébré leur victoire. Ils s’étaient battus pour leur patrie et pour la liberté. Ils avaient consenti, pour cela, tous les sacrifices et toutes les souffrances. Ils avaient connu un enfer que nul ne peut se représenter.
Nous devrions prendre un instant pour faire revenir à nous cet immense cortège des combattants où défilent des soldats de la métropole et de l’empire, des légionnaires et des garibaldiens avec des étrangers venus du monde entier, parce que la France représentait, pour eux, tout ce qu’il y avait de beau dans le monde.
Avec les ombres de Peugeot, premier tombé, et de Trébuchon, dernier mort pour la France dix minutes avant l’armistice, voici l’instituteur Kléber Dupuy, défenseur de Douaumont, Apollinaire, Blaise Cendrars au régiment de marche de la légion étrangère, les soldats des régiments basques, bretons ou marseillais, le capitaine de Gaulle que personne alors ne connaissait, Julien Green, l’Américain, à la porte de son ambulance, Montherlant et Giono, Charles Péguy et Alain Fournier tombés dans les premières semaines, Joseph Kessel venu d’Orenbourg en Russie.
Et tous les autres, tous les autres qui sont les nôtres, auxquels plutôt nous appartenons, et dont on peut lire les noms sur chaque monument, des hauteurs solaires de la Corse aux vallées des Alpes, de la Sologne aux Vosges, de la pointe du Raz à la frontière espagnole. Oui, une seule France, rurale et urbaine, bourgeoise, aristocratique et populaire, de toutes les couleurs où le curé et l’anticlérical ont souffert côte à côte et dont l’héroïsme et la douleur nous ont faits.
Durant ces quatre années, l’Europe manqua de se suicider. L’humanité s’était enfoncée dans le labyrinthe hideux d’affrontements sans merci, dans un enfer qui engloutit tous les combattants, de quelque côté qu’ils soient, de quelque nationalité qu’ils soient.
Dès le lendemain, dès le lendemain de l’armistice, commença le funèbre décompte des morts, des blessés, des mutilés, des disparus. Ici en France, mais aussi dans chaque pays, les familles pendant des mois attendirent en vain le retour d’un père, d’un frère, d’un mari, d’un fiancé, et parmi ces absents, il y eut aussi ces femmes admirables engagées auprès des combattants.
10 millions de morts.
6 millions de blessés et mutilés.
3 millions de veuves.
6 millions d’orphelins.
Des millions de victimes civiles.
1 milliard d’obus tirés sur le seul sol de France.
Le monde découvrit l’ampleur de blessures que l’ardeur combattante avait occultée. Aux larmes des mourants, succédèrent celles des survivants. Car sur ce sol de France, le monde entier était venu combattre. Des jeunes hommes de toutes les provinces et de l’Outre-mer, des jeunes hommes venus d’Afrique, du Pacifique, des Amériques et d’Asie sont venus mourir loin de leur famille dans des villages dont ils ne connaissaient pas même le nom.
Les millions de témoins de toutes les nations racontèrent l’horreur des combats, la puanteur des tranchées, la désolation des champs de bataille, les cris des blessés dans la nuit, la destruction de campagnes florissantes où ne subsistait plus que la silhouette calcinée des arbres. Beaucoup de ceux qui sont rentrés avaient perdu leur jeunesse, leurs idéaux, le goût de vivre. Beaucoup étaient défigurés, aveugles, amputés. Vainqueurs et vaincus furent alors plongés pour longtemps dans le même deuil.
1918, c’était il y cent ans. Cela semble loin. Et pourtant, c’était hier !
J’ai arpenté les terres de France où se sont déroulés les combats les plus rudes. J’ai vu dans ces campagnes de mon pays la terre encore grise et toujours stérile des champs de bataille ! J’ai vu les villages détruits qui n’avaient plus d’habitants pour les reconstruire et qui ne sont aujourd’hui encore que le témoignage, pierre sur pierre, de la folie des hommes !
J’ai vu sur nos monuments la litanie des noms de Français côtoyant les noms des étrangers morts sous le soleil de France ; j’ai vu les corps de nos soldats ensevelis sous une nature redevenue innocente, comme j’avais vu, dans les fosses communes, se mêler les ossements des soldats allemands et des soldats français côte à côte qui, par un hiver glacial, s’étaient entre-tués pour quelques mètres de terrain…
Les traces de cette guerre ne se sont jamais effacées ni sur les terres de France, ni sur celles de l’Europe et du Moyen-Orient, ni dans la mémoire des hommes partout dans le monde.
Souvenons-nous ! N’oublions pas ! Car le souvenir de ces sacrifices nous exhorte à être dignes de ceux qui sont morts pour nous, pour que nous puissions vivre libres !
Souvenons-nous : ne retranchons rien de ce qu’il y avait de pureté, d’idéal, de principes supérieurs dans le patriotisme de nos aînés. Cette vision de la France comme Nation généreuse, de la France comme projet, de la France porteuse de valeurs universelles, a été dans ces heures sombres exactement le contraire de l’égoïsme d’un peuple qui ne regarde que ses intérêts. Car le patriotisme est l’exact contraire du nationalisme : le nationalisme en est la trahison. En disant « nos intérêts d’abord et qu’importent les autres ! », on gomme ce qu’une Nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre, ce qui la porte à être grande, ce qui est le plus important : ses valeurs morales.
Souvenons-nous, nous autres Français, de ce que Clemenceau a proclamé le jour de la victoire, il y a cent ans jour pour jour, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale, avant qu’en un chœur sans pareil n’éclate la Marseillaise : combattante du droit, combattante de la Liberté, la France serait toujours et à jamais le soldat de l’idéal.
Ce sont ces valeurs et ces vertus qui ont soutenu ceux que nous honorons aujourd’hui, ceux qui se sont sacrifiés dans les combats où la Nation et la démocratie les avaient engagés. Ce sont ces valeurs, ce sont ces vertus qui firent leur force parce qu’elles guidaient leur cœur.
La leçon de la Grande Guerre ne peut être celle de la rancœur d’un peuple contre d’autres, pas plus que celle de l’oubli du passé. Elle est un enracinement qui oblige à penser à l’avenir et à penser à l’essentiel.
Dès 1918, nos prédécesseurs ont tenté de bâtir la paix, ils ont imaginé les premières coopérations internationales, ils ont démantelé les empires, reconnu nombre de Nations et redessiné les frontières ; ils ont même rêvé alors d’une Europe politique.
Mais l’humiliation, l’esprit de revanche, la crise économique et morale ont nourri la montée des nationalismes et des totalitarismes. La guerre de nouveau, vingt ans plus tard, est venue ravager les chemins de la paix.
Ici, aujourd’hui, peuples du monde entier, sur cette dalle sacrée, sépulture de notre Soldat Inconnu, ce « Poilu » anonyme symbole de tous ceux qui meurent pour la patrie, voyez tant de vos dirigeants rassemblés !
Chacun d’eux mène à sa suite sa longue cohorte des combattants et des martyrs issus de son peuple. Chacun d’eux est le visage de cette espérance pour laquelle toute une jeunesse accepta de mourir, celle d’un monde enfin rendu à la paix, d’un monde où l’amitié entre les peuples l’emporte sur les passions guerrières, d’un monde où la parole des hommes doit parler plus fort que le fracas des armes, où l’esprit de conciliation l’emporte sur la tentation du cynisme, où des instances et des forums permettent aux ennemis d’hier d’engager le dialogue et d’en faire le ciment de l’entente, le gage d’une harmonie enfin possible.
Cela s’appelle, sur notre continent, l’amitié forgée entre l’Allemagne et la France et cette volonté de bâtir un socle d’ambitions communes. Cela s’appelle l’Union européenne, une union librement consentie, jamais vue dans l’Histoire, et nous délivrant de nos guerres civiles. Cela s’appelle l’Organisation des Nations unies, garante d’un esprit de coopération pour défendre les biens communs d’un monde dont le destin est indissolublement lié et qui a tiré les leçons des échecs douloureux de la Société des Nations comme du Traité de Versailles.
C’est cette certitude que le pire n’est jamais sûr tant qu’existent des hommes et de femmes de bonne volonté. Soyons sans relâche, sans honte, sans crainte ces femmes et ces hommes de bonne volonté !
Je le sais, les démons anciens resurgissent, prêts à accomplir leur œuvre de chaos et de mort. Des idéologies nouvelles manipulent des religions, prônent un obscurantisme contagieux. L’Histoire menace parfois de reprendre son cours tragique et de compromettre notre héritage de paix, que nous croyions avoir définitivement scellé du sang de nos ancêtres.
Que ce jour anniversaire soit donc celui où se renouvelle l’éternelle fidélité à nos morts ! Faisons, une fois de plus, ce serment des Nations de placer la paix plus haut que tout, car nous en connaissons le prix, nous en savons le poids, nous en savons les exigences !
Nous tous ici, dirigeants politiques, nous devons, en ce 11 novembre 2018, réaffirmer devant nos peuples notre véritable, notre immense responsabilité, celle de transmettre à nos enfants le monde dont les générations d’avant ont rêvé.
Additionnons nos espoirs au lieu d’opposer nos peurs ! Ensemble, nous pouvons conjurer ces menaces que sont le spectre du réchauffement climatique, la pauvreté, la faim, la maladie, les inégalités, l’ignorance. Nous avons engagé ce combat et nous pouvons le gagner : poursuivons-le, car la victoire est possible !
Ensemble, nous pouvons rompre avec la nouvelle « trahison des clercs » qui est à l’œuvre, celle qui alimente les contre-vérités, accepte les injustices qui minent nos peuples, nourrit les extrêmes et l’obscurantisme contemporain.
Ensemble, nous pouvons faire surgir l’extraordinaire floraison des sciences, des arts, des échanges, de l’éducation, de la médecine que, partout dans le monde, je vois poindre car notre monde est, si nous le voulons, à l’aube d’une époque nouvelle, d’une civilisation portant au plus haut les ambitions et les facultés de l’homme.
Ruiner cet espoir par fascination pour le repli, la violence et la domination serait une erreur dont les générations futures nous feraient, à juste titre, porter la responsabilité historique. Ici, aujourd’hui, affrontons dignement le jugement de l’avenir !
La France sait ce qu’elle doit à ses combattants et à tous les combattants venus du monde entier. Elle s’incline devant leur grandeur.
La France salue avec respect et gravité les morts des autres nations que, jadis, elle a combattues. Elle se tient à côté d’elles.
« Nos pieds ne se détachent qu’en vain du sol qui contient les morts » écrivait Guillaume Apollinaire.
Que sur les tombes où ils reposent, fleurisse la certitude qu’un monde meilleur est possible si nous le voulons, si nous le décidons, si nous le construisons, si nous l’exigeons de toute notre âme.
En ce 11 novembre 2018, cent ans après un massacre dont la cicatrice est encore visible sur la face du monde, je vous remercie pour ce rassemblement de la fraternité retrouvée du 11 novembre 1918.
Puisse ce rassemblement ne pas être seulement celui d’un jour. Cette fraternité, mes amis, nous invite, en effet, à mener ensemble le seul combat qui vaille : le combat de la paix, le combat d’un monde meilleur.
Vive la paix entre les peuples et entre les États !
Vive les nations libres du monde !
Vive l’amitié entre les peuples !
Vive la France ! »

samedi 3 novembre 2018

Aux origines du crash des démocraties, Democracy dies in darkness,


L’élection au Brésil de Bolsonaro succède à celles de Trump, 
de Duterte, de Salvini, d’Orbán, de Poutine ou d’Erdogan. 
Ces accessions au pouvoir sont le signe inquiétant 
de l’affaiblissement des démocraties en raison de leurs dérives internes et de leurs politiques favorisant les inégalités. 



Quelques semaines après l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, le vénérable quotidien de la capitale américaine, le Washington Post, propriété depuis 2013 du multimilliardaire Jeff Bezos, a décidé de se doter d’un slogan : 
Democracy dies in darkness, la démocratie meurt dans l’obscurité. 
Cette devise qui claque a été imaginée comme l’antidote au trumpisme, ce nid de mensonges, d’idéologies troubles, d’incompétence déguisée et d’enrichissement personnel. Mais cette formule de presse, aussi louable soit-elle, s’avère malheureusement incomplète, car, ces temps-ci, la démocratie succombe aussi en pleine lumière.
Le dernier exemple en date est l’élection au Brésil de Jair Bolsonaro, politicien mineur nostalgique de la dictature propulsé chef d’État du cinquième pays le plus peuplé de la planète à la faveur d’une conjonction de circonstances : opposant populaire emprisonné, corruption généralisée de la classe politique, crise économique et violence endémique. L’homme promet un cabinet rempli de généraux, l’arrestation ou le tabassage des militants syndicalistes et écologistes, la bride lâchée aux policiers qui figurent déjà parmi les plus brutaux de la région, et une politique économique tout droit sortie des manuels de l’école néolibérale de Chicago.
Bolsonaro n’a pas avancé masqué. Il n’a pas pris part à la compétition démocratique en dissimulant ses idées et ses intentions. Il a été aussi franc que Trump avant lui, ou Vladimir Poutine, ou Viktor Orbán, ou Matteo Salvini, ou Rodrigo Duterte, ou Recep Tayyip Erdogan, ou les frères Kaczynski, ou Nigel Farage ou la famille Le Pen, et d’autres encore. Au-delà des désignations souvent lapidaires et incomplètes sous lesquelles on tente de les rassembler et sur lesquelles nous ne nous attarderons pas (populistes, nationalistes, démocrates illibéraux…), ces dirigeants politiques appartiennent tous à un vaste mouvement conservateur, et souvent d’extrême droite, qui attaque les fondements de la démocratie, de la solidarité et des libertés que l’on croyait solidement ancrés depuis la chute quasi concomitante du mur de Berlin, de l’apartheid et des dictatures sud-américaines et asiatiques.

Qu’il s’agisse de la Russie et de ses satellites s’extirpant du joug soviétique, du Chili, de l’Argentine ou du Brésil se débarrassant de leurs généraux bourreaux, de la Turquie cantonnant les militaires à leurs casernes, de la chute des dictatures philippines ou indonésiennes, les décennies 1980 et 1990 ont été portées par les aspirations démocratiques des populations de toutes couleurs et origines.
Mais derrière ce que l’on peut qualifier sans trop d’hésitation de progrès, à moins d’être un amoureux des journaux caviardés, des élections truquées et des ongles arrachés, commençaient à s’incruster les ferments de ce qui arrive à maturation en ce moment : la contestation non pas de l’ordre démocratique et socio-économique libéral en tant que tel, mais des conséquences de ses dérives. Bolsonaro, Trump, Duterte, Poutine, Erdogan, les néo-fascistes européens, etc., sont la répercussion dangereuse de la hausse des inégalités, du sentiment de déclassement, de la tolérance à la corruption et des fausses promesses des élites politiques qui ont été orchestrées par les gouvernants de ces démocraties dites modèles et de celles qui leur ont emboîté le pas.                  Si ces nouveaux dirigeants menacent aujourd’hui la démocratie en plein jour, c’est parce qu’ils ont la volonté de pousser à fond les curseurs que leurs prédécesseurs ont déjà manipulés au-delà des limites supportables pour une grande partie de la population de leurs pays, et qui les ont amenés là.                                                                                                                                                                    Le grand phénomène de ce début de XXIe siècle est l’accroissement des inégalités et le sentiment, pour une grande partie des populations, que leur vie est bien moins confortable que celle de leurs parents. L’aspiration pavillon-voiture-deux enfants-bonne éducation-un seul salaire des fifties aux États-Unis ou des « trente glorieuses » françaises devient de plus en plus difficile à atteindre. Dans n’importe quel pays aujourd’hui, rares sont les couples qui peuvent subvenir aux besoins immédiats de leur foyer (logement, nourriture, transport, habillement, études) sans avoir deux revenus.
Les emplois sont de plus en plus précaires et mal payés, les ouvriers syndiqués ont été remplacés par des robots, des intérimaires ou des « auto-entrepreneurs ». Rester pauvre en travaillant était une notion en voie de disparition depuis la fin du XIXe siècle dans les démocraties occidentales. Elle est désormais de retour. Au sein des pays qui avaient bâti des « filets de sécurité » afin d’extraire le plus grand nombre d’une vie à la Zola, Dickens ou Steinbeck, ces systèmes de protection sociale et médicale sont désormais attaqués, rognés, délégitimés. Ces transformations ne sortent pas de nulle part. Elles résultent de décisions politiques et surtout fiscales d’inspiration néo-libérale, dont l’archétype le plus extrême est la « théorie du ruissellement » chère à Margaret Thatcher, Ronald Reagan et leurs héritiers, qui n’a jamais été validée par aucun économiste sérieux. De nombreux travaux montrent aujourd’hui que la grande période de réduction des inégalités au milieu du XXe siècle s’accompagnait d’une taxation forte sur les hauts revenus et les entreprises, doublée d’un système de régulation, antitrust ou autre, puissant.
Comment Emmanuel Macron peut-il s’étonner d’avoir vu sa popularité chuter aussi rapidement alors que ses premières mesures en tant que président, c’est-à-dire les plus symboliques, ont été la suppression de l’impôt sur la fortune et la dérégulation du travail plutôt que, par exemple, la taxation des GAFAM, dont l’évasion fiscale représente un crachat au visage des gouvernements souverains ? Comment imaginer que les Russes puissent avoir encore foi dans la transition démocratique qui a représenté pour eux l’accaparement sans précédent de leurs richesses par une poignée d’aigrefins appuyés par les banques occidentales ? Tout ce qu’ils ont récolté est une espérance de vie en berne.

Le creusement des inégalités est vécu d’autant plus cruellement que tout le monde en est informé

En Grande-Bretagne, les dégâts des politiques de l’austérité conduites sous tous les gouvernements successifs depuis Thatcher, travaillistes compris, et encore renforcées par les conservateurs depuis 2012, commencent à montrer leurs effets : bibliothèques publiques fermées par centaines, droits d’inscription à l’université en hausse, enfants arrivant à l’école le ventre vide.
Dans ce panorama, le Brésil devrait présenter un visage différent puisque les politiques sociales poursuivies par Lula Inacio da Silva de 2003 à 2010 ont permis à des millions de foyers de sortir de la pauvreté, de se loger, de s’alimenter correctement. Mais, dans le même temps, les classes moyennes brésiliennes ont souffert des mêmes maux que les européennes : emplois moins bien payés, loyers en hausse, économie en berne. Surtout, dans une société inégalitaire, parfois à la limite de la féodalité, comme celle du Brésil, la progression des conditions de vie des plus pauvres a privé ceux qui étaient un cran au-dessus dans l’échelle sociale du bénéfice qu’ils tiraient de cette situation : plus de jardinier, plus de cuisinier, de gardien ou de nounou à domicile à bas prix.
L’augmentation des inégalités n’est de toute manière pas le fait d’un appauvrissement des pauvres, mais d’une explosion des richesses de quelques-uns qui ont bénéficié des politiques mises en œuvre par les gouvernements démocratiques : taxation injuste des revenus du capital par rapport à ceux du travail, tolérance à l’égard de l’évasion fiscale, remise en cause de la progressivité de l’impôt. Si l’on compare le déclassement des classes moyennes et la précarisation du plus grand nombre à la situation démesurément confortable d’une petite élite plus connectée, plus maligne ou plus chanceuse que la moyenne, ce phénomène est d’une violence symbolique incroyable. Quand des entreprises qui ne paient presque pas d’impôts tout en utilisant les routes ou les câblages électriques bâtis par le budget national ont un chiffre d’affaires supérieur au PIB de certains États, quand des chefs d’entreprise gagnent en une année plus que la majorité de leurs employés durant toute leur carrière, comment ne pas aboutir au ressentiment né de ce sentiment d’injustice ? Jair Bolsonaro ou Rodrigo Duterte ont fait campagne sur la violence physique, bien réelle, qui gangrène leurs pays, Vladimir Poutine ne cesse de promettre « moi ou le chaos » à ses concitoyens, mais ces dirigeants tirent également le bénéfice de cette violence symbolique que représente une caste d’ultra-riches pas nécessairement plus intelligente ou plus douée, mais qui a profité d’un système pipé en sa faveur, surplombant ses contemporains qui se débattent pour surnager.
Ce creusement des inégalités est vécu d’autant plus cruellement que tout le monde est informé comme jamais dans l’histoire de l’humanité. La révolution numérique de même que l’expansion de l’alphabétisation ont fait reculer l’ignorance de ce qui se passe près ou loin de soi. Cela s’est également accompagné de deux phénomènes qui affaiblissent les démocraties.                                      Le premier est la maîtrise des codes médiatiques par les citoyens. Le revers de cette médaille est que les candidats ou les élus qui « passent mal à la télévision » sont écartés au profit de hâbleurs et de personnalités charismatiques plus ou moins authentiques. Fernando Haddad, le candidat du parti des travailleurs brésilien, excellent maire de São Paulo, est jugé terne face à Bolsonaro, l’homme sans bilan mais qui parle fort. Hillary Clinton, corsetée par les conseillers en communication, est jugée moins convaincante que la star de la téléréalité Trump.
Le second impact de ce bouleversement médiatique est bien évidemment l’essor des réseaux sociaux, de leurs silos de pensée et des « fake news ». Quand un individu peut presque tout lire ou regarder, il est contraint à des choix et se rapproche de ce qu’il connaît déjà ou de ce qui lui semble le plus attrayant. C’est le paradoxe d’une ère où tous ceux qui désirent s’informer le peuvent mais ne le font pas de crainte de s’y noyer. Des bidonnages envoyés via WhatsApp par Bolsonaro à ses supporters aux manœuvres de Cambridge Analytica pour Trump en passant par les bonnes vieilles recettes de l’autocensure en Russie ou en Turquie, il est devenu facile de désinformer des gens qui fuient la surinformation.
Les « fake news » sont devenues d’autant plus aisées à fabriquer et à disséminer que la parole des référents dans les démocraties – élus, grands entrepreneurs et journalistes – s’est démonétisée à coups de scandales et de fausses promesses. Aucun État n’a été épargné par des affaires de corruption politique, qu’il s’agisse de financements de partis ou d’enrichissement personnel. Des opérations Mani Pulite à Lava Jato, du financement opaque du Parti socialiste sous François Mitterrand à celui de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, des élus au Congrès américain acceptant les cadeaux de lobbyistes au président de la Commission européenne s’en allant cachetonner chez Goldman Sachs, comment ne pas penser que le service du public fait fonction de marchepied pour intégrer le club des 1% ? D’autant que quasiment tous ceux pris la main dans le sac plaident l’innocence quand bien même les preuves s’accumulent contre eux. Le mensonge corrompt même les aveux.
Les promesses qui n’engagent que ceux qui les croient sont l’autre facette de cette extorsion de l’argent public. Combien de dirigeants admettent qu’ils n’ont pas tenu leurs engagements de campagne électorale ? Combien apparaissent sur les écrans de télévision pour proclamer que telle loi va servir à peindre en blanc avec de la peinture rouge ? Les exemples de cette attitude orwellienne consistant à proclamer que « la paix c’est la guerre » sont bien trop nombreux et fréquents pour être cités, mais leur pouvoir cumulatif est tel que dès qu’un politicien ouvre la bouche, il est aujourd’hui spontanément admis qu’une couleuvre va en sortir.

Les dirigeants démocrates ont balisé le terrain pour les antidémocrates

Les grands patrons, dont beaucoup considèrent, à l’époque des multinationales et de la mondialisation, qu’ils sont plus puissants que nombre de chefs d’État, ne s’en tirent pas mieux au jeu de la franchise et de la transparence démocratique. Les fraudes, la corruption, la subornation semblent parfois l’ordinaire du business jusqu’à ce qu’une révélation perce la bulle d’impunité, d’Enron à Petrobras, de Gazprom à Lehman Brothers. Et que dire des programmes de licenciements rebaptisés « plans de sauvegarde de l’emploi », ou des parachutes dorés accrochés au dos de PDG qui ont coulé la boîte ? Ceux qui sont virés, qui peinent à conserver leur job ou à joindre les deux bouts. Quant au journalisme, parfois qualifié de quatrième pouvoir, il porte lui aussi son fardeau de responsabilité dans cette détérioration de la confiance, soit parce qu’il fait des courbettes aux puissants, soit parce qu’il est à la main des dirigeants eux-mêmes (le modèle Murdoch-Berlusconi-Dassault est répandu partout), soit parce qu’il s’est tiré une balle dans le pied en laissant accroire que les mariages princiers, les présentateurs-célébrités ou les armes de destruction massive de Saddam Hussein étaient de l’information.
Personne n’a jamais prétendu que la démocratie était un système vertueux par nature. Selon l’aphorisme de Winston Churchill, il est même « le pire à l’exception de tous les autres ». Mais en menant des politiques éloignées de l’intérêt du plus grand nombre, en favorisant une petite élite à laquelle ils appartiennent. En manipulant, en mentant et en s’enrichissant sur le bien commun, les dirigeants démocrates ont balisé le terrain pour les antidémocrates, les « monstres » que sont les présidents brésilien, américain, turc, russe, etc.Le paradoxe est que ces nouveaux venus ne sont pas l’antidote de ceux qui leur ont préparé la voie. Ils sont même la plupart de temps bien pires. La corruption autour de Poutine, Trump ou Erdogan est effroyable. La violence verbale ou policière véhiculée par Duterte, Orbán ou les trois précités est incommensurablement plus brutale que celle des pires braillards démocrates. Malgré le qualificatif populiste dont ils aiment s’affubler, aucun d’entre eux n’a mené des politiques économiques vraiment profitables au peuple. Leurs mensonges et la distorsion de l’information sont leur pain quotidien. Ils œuvrent, de facto, à l’affaiblissement et à l’éradication de la démocratie et des libertés en utilisant les mêmes outils que leurs prédécesseurs, mais poussés à leurs extrêmes.
Comment, dans ces conditions, expliquer que ces dictateurs en puissance aient été élus et soient parfois réélus haut la main alors qu’ils continuent de miner les terreau des libertés et d’enrichir une petite poignée de gens au détriment des autres ? Leur grand talent d’illusionniste a été d’enrober toutes les failles démocratiques précédemment évoquées, dont ils sont les continuateurs maximalistes, dans l’habit des politiques identitaires, que l’on appelle aussi guerre culturelle. C’est le « eux contre nous ». Les frictions ordinaires de la vie démocratique sont poussées à leur paroxysme par une rhétorique enflammée qui laisse penser que l’on est confronté à un conflit existentiel.
Les héritiers laïcs d’Atatürk ou les gülenistes menaceraient l’islam traditionnel turc. Les homosexuels, les citadins, les immigrés hispaniques et les écolos voudraient imposer leurs modes de vie aux croyants ruraux et banlieusards du Midwest américain. Les pauvres des favelas seraient des barbares à l’assaut de la forteresse de la classe moyenne blanche brésilienne. Les juifs, toujours eux !, se cacheraient derrière différents complots visant à dissoudre les nations chrétiennes européennes. Et, bien entendu, les immigrés représentent le mal absolu puisqu’ils volent les emplois, colportent la criminalité, importent leurs religions et leurs coutumes : ils sont les boucs émissaires préférés, quoique non exclusifs, de cette vague antidémocratique d’extrême droite. Cette rhétorique de la menace existentielle à « nos valeurs » et « nos richesses » est la marque de fabrique authentique de la droite autoritaire et liberticide depuis au moins le XIXe siècle. Ce ne sont pas les démocrates qui l’ont inspirée. Malheureusement, ils sont prêts aujourd’hui à s’y raccrocher pour combattre les dérives dont ils sont responsables, dans la plus grande confusion intellectuelle et politique.
Quand un président socialiste français (François Hollande) propose une loi sur la déchéance de nationalité et que son premier ministre (Manuel Valls) devient le fer de lance de l’islamophobie galopante, qu’est-ce qui les sépare du Front/Rassemblement national ? Quand la Maison Blanche décide de s’affranchir des règles juridiques pour surveiller, kidnapper, emprisonner ou tuer des « terroristes » supposés, au nom de la protection du « peuple américain », quelle différence existe-t-il avec les pratiques des républiques bananières ?
Quand un dirigeant politique de premier plan comme Boris Johnson joue à pile ou face sa position lors du référendum sur le Brexit puis accrédite des mensonges sur l’innocuité de la sortie de l’Europe au nom d’une vision désuète de l’Empire britannique, comment le distinguer des extrémistes d’UKIP ? Quand la quasi-totalité des gouvernants européens (représentant 512 millions de citoyens) refuse d’accueillir un bateau chargé de quelques dizaines de migrants sauvés de la mort, ou que le président des États-Unis (325 millions d’habitants) menace de faire ouvrir le feu sur une caravane de 2 000 Sud-Américains marchant vers le Nord, où sont les principes d’humanité dont se réclament les démocrates ?
Les Bolsonaro, Orbán, Trump, Erdogan, Poutine ou Salvini sont les symptômes des colères populaires qui les ont porté au pouvoir. Pour lutter contre cette maladie antidémocratique, il convient d’abord d’arrêter de lui courir après en imaginant qu’on va l’éradiquer en copiant les discours qui lui sont propres, car, comme l’a dit un jour Jean-Marie Le Pen dans la seule citation de lui qui vaille la peine d’être reproduite : « Les gens préféreront toujours l’original à la copie. »
Il faut, ensuite et en même temps, cesser de tolérer les dérives démocratiques que sont la corruption, l’impunité, l’évasion fiscale et les mensonges publics (et leur version light : la langue de bois) des représentants élus ou désignés. Enfin, il faut renverser les politiques économiques sources d’inégalités, qui sont la matrice du « eux contre nous » et du rejet de la démocratie.
Ou alors on peut patienter le temps que les antidémocrates se crashent et échouent, comme cela se produira inéluctablement puisque leurs politiques ne résolvent rien des maux qui ont conduit à leur élection. Mais que restera-t-il alors des libertés, de la solidarité et des institutions démocratiques quand ils auront achevé leur travail de sape ? Mieux vaut éviter d’attendre pour le constater.