mercredi 2 octobre 2019

Le discours de Raphaël Enthoven à la «Convention de la droite»

Mesdames et Messieurs,
D’abord, je vous remercie de cette invitation.
Même si, à cause de vous, j’ai perdu plein d’amis sans en gagner un seul.
Et même si je suis bien conscient que vous avez tout à gagner à ma présence, alors que moi j’ai tout à perdre à venir chez vous.
Cela dit, ç’aurait pu être pire. J’aurais pu rester chez moi.
J’aurais pu vous attaquer de loin, envoyer des tweets et dormir tranquille.
Mais j’ai préféré essayer quelque chose.
Quelque chose de coûteux pour moi et de déplaisant pour vous.
J’ai préféré, en acceptant cette invitation, rompre avec des habitudes confortables pour vous dire enfin ce qu’ordinairement je dis de vous.
Je suis venu parce qu’il est trop facile d’avoir peur de vous et d’élever des digues à distance en espérant que ça tienne.
Je suis venu parce que la diabolisation a le triple effet de vous rendre service, de vous faire trop d’honneur et de donner bonne conscience à celui qui diabolise. «Nous imaginons parfois, dit Albert Camus dans ses lettres à un ami Allemand, quelque heureuse barbarie, où la vérité serait sans effort.»
C’est exactement cela que font les gens qui vous diabolisent.
Et qui, en le faisant, vous permettent de penser que s’ils le font, c’est qu’ils sont incapables de vous réfuter. Or, pardonnez-moi, mais vous êtes aisément réfutables.
D’ailleurs, je ne suis là ni pour cautionner votre démarche ni pour vous convaincre - encore moins pour vous faire la morale - mais, plus modestement, pour vous déconstruire. Et vous dire, en tout cas, les quelques raisons pour lesquelles, à mon avis, ce que vous entreprenez, ce que vous esquissez aujourd’hui, ne marchera pas.
Attention: Je ne parle pas de la tentative d’OPA sur «La Droite». Ça, ça peut marcher.
Les Républicains achèvent de mourir sur les questions sociétales ; quant au Rassemblement National sous la forme qu’on lui connaît, c’est un vieux parti corrompu dont chacun sait que la patronne est une adversaire idéale pour le pouvoir en place… Il n’est donc pas impossible que, faute de concurrents, vous emportiez le morceau. Mais à droite. Et à droite seulement.
Ce qui ne marchera pas en revanche - et j’en prends l’avenir à témoin - c’est la tentative d’arriver au pouvoir et de «construire une alternative au progressisme» (sic) en passant par la droite. Et, qui plus est, la droite dure.
Et c’est à ceux qui pensent qu’une telle chose est possible (et je les sais nombreux dans cette assemblée) que je m’adresse ici, d’abord.
Ce qu’ils espèrent, ce que vous espérez, ne marchera pas.
Pour des raisons à la fois idéologiques, stratégiques et métaphysiques.
La première raison pour laquelle ça ne marchera pas, c’est ce que les pédants appellent la «caducité du paradigme droite-gauche.»
Ceux d’entre vous qui, comme moi, ont vécu (probablement dans le camp d’en face) la campagne de 1992 sur le Traité de Maastricht se souviennent peut-être qu’on a vu surgir à ce moment-là, autour de la question européenne, des couples idéologiques dont on n’avait pas l’habitude: Pasqua et Chevènement du côté du non. Fabius et Juppé du côté du oui, etc.
Je sais qu’il y a des gens dans cette salle pour penser que Pasqua, Juppé, Fabius, Chevènement, tout ça, c’était du pareil au même, c’était «l’UMPS»: le problème de cette analyse simpliste, c’est qu’en amalgamant l’UMP et le PS dans un gloubi-boulga libéralo-mondialisé, l’extrême-droite de l’époque a manqué le sens véritable de ces causes communes entre gens antagonistes. Et la leçon qu’il fallait en tirer.
Quelle était cette leçon?
Que lentement, à pas comptés, après la chute du mur, les démocraties occidentales sont passées du diptyque droite / gauche au diptyque que moi, j’appellerais «libéral contre souverainiste» et que, peut-être, vous préférerez nommer «mondialistes contre patriotes». Peu importe le nom qu’on donne à ce nouveau duo.
Ce qu’il est essentiel de comprendre, c’est que le clivage libéral / souverainiste, apparu en 1992, s’est affermi en 2005, et s’est définitivement installé dans le pays en 2017, avec la victoire d’Emmanuel Macron - qui n’est pas une victoire de la gauche, mais une victoire du libéralisme.
Pour le dire simplement: la question aujourd’hui - l’alternative - n’est plus «suis-je de gauche ou suis-je de droite?» mais «ai-je intérêt à m’ouvrir au monde ou bien à me replier sur mon pré carré?» (et dans cette nouvelle répartition, on trouve des deux côtés de l’alternative autant de gens de gauche, que de gens de droite).
Dès lors, en vous appelant «La Droite», en essayant de capter les déçus de la droite et en leur laissant entendre qu’avec vous ils ne seront pas déçus et trouveront un «avenir commun», vous vous engouffrez dans une impasse.
C’est une large impasse, trompeuse parce qu’elle est pleine de gens, mais c’est une impasse quand même. Dans la longue liste des scénarios possibles d’ici 2022, voire 2027, il n’y en a aucun où la droite l’emporte par la résurrection de son identité.
En somme, vous avez autant de chance d’arriver au pouvoir en passant par la droite qu’Olivier Faure, en passant par la gauche. Ce qui est peu dire.
Ou bien d’atteindre la Lune en montant sur une échelle.
Je sais bien que certaines d’entre vous, tout en reconnaissant ce nouveau clivage, persistent à le tenir pour «politiquement inopérant». En cela, vous avez exactement le même discours que le PS. A quoi tient cette étrange communauté d’analyse? Comment expliquer que la gauche et la droite pensent toutes les deux que l’affrontement de demain, c’est la gauche contre la droite? Non parce que c’est une analyse (tous les chiffres la démentent et pas seulement les sondages) mais parce que c’est une question de survie. Et une façon de présenter comme un diagnostic la certitude qui vous arrange l’un et l’autre.
En vous agrippant à la droite comme le PS s’agrippe à la gauche, vous vous condamnez au parasitisme politique (et à l’indécision sur la question européenne).
Aussi n’aurai-je qu’un mot à dire à cet égard: ne changez pas d’avis, car vous avez tort.
La deuxième raison pour laquelle, selon moi, «l’alternative au progressisme par la droite» n’a aucune chance de fonctionner, c’est que, à moins d’être en 1815 et de sortir d’une révolution mondiale puis d’un empire géant, la nostalgie ne fait pas un projet.
Le retour en arrière ne fait pas un avenir.
La restauration n’est pas un plat de résistance.
Le sentiment que tout s’est perdu, l’exhumation idéale de valeurs égarées dans le tourbillon de nos mœurs décadentes… Tout cela ne rassemble que des craintifs. Qui sont nombreux. Mais qui le sont de moins en moins. Et qui vieillissent.
La «défense de la vie» ou de «l’ordre naturel» dans un univers d’IVG, de PMA pour toutes, de GPA possible, de mariage gay, de légalisation du cannabis voire de la prostitution (on peut toujours rêver) ne sert qu’à consoler les gens qui ont le sentiment de s’y noyer.
Il ne faut pas s’y tromper: ce que vous êtes en train de construire n’est pas un paquebot. Du tout. C’est le radeau de la méduse! Ou l’arche de Noé si vous voulez, peu importe. Ce que je veux dire, c’est que c’est un bateau sans moteur.
Et que c’est une opération de survie.
Pas une opération de reconquête.
Le désir «d’ancrer dans un avenir commun des gens issus de toutes les sensibilités de la droite» (sic) ne recouvre, en réalité, que des retrouvailles entre militants innombrables qui communient dans la déploration - ce qui est très agréable, mais politiquement stérile.
Vous avez peut-être vocation à représenter la minorité qui ne retrouve plus ses petits dans la France mondialisée du XXI siècle, mais avec un tel cahier des charges, vous n’avez pas vocation à devenir majoritaires. C’est impossible. Arithmétiquement.
(Les personnes - tout à fait aimables - qui m’ont invité à cette convention ont pris soin de préciser que «ce n’était qu’une convention» et «en aucun cas, la naissance d’un mouvement.» Eh bien, on ne saurait mieux dire: il n’y a aucun mouvement dans ce que vous faites. Juste une addition de fixations.)
Bref. Parce que le paradigme a changé, et parce que la nostalgie ne fait pas un projet, vous avez seulement l’avenir politique d’une force d’appoint. Et à ceux d’entre vous qui espèrent davantage, je recommanderais, comme Descartes, de «changer {leurs} désirs plutôt que l’ordre du monde.»
Attention: je ne présume pas de la qualité des valeurs qui sont les vôtres.
Chacun croit ce qu’il veut et il n’est écrit nulle part que je serais plus que vous le détenteur de la morale.
Mais je parle de l’efficacité de vos valeurs dans un pays qui, majoritairement, leur tourne le dos. Car (et c’est la troisième raison pour laquelle, à mon avis, ce que vous faites ne marchera pas) la société elle-même est incurablement libérale.
Comme elle est majoritairement attachée au droit de disposer de son corps.
Je n’entre pas ici dans le débat sur ces questions. Si vous me réinvitez un jour, on parlera ensemble de la PMA, de la GPA, de la peine de mort, du mariage pour tous, de l’IVG, de l’euthanasie, du porno, du cannabis... De ce que vous voulez.
Mais ça n’est pas mon sujet aujourd’hui.
Ce que je veux vous dire, c’est que ces mouvements-là sont irréversibles.
Pour une raison simple (qui dépasse nos opinions respectives, au-dessus desquelles je vous supplie de vous élever un instant, le temps d’entendre l’évidence transpartisane que je vous donne maintenant): on ne revient pas sur une liberté supplémentaire.
On ne retire pas aux gens le droit de se marier.
On n’empêchera plus jamais, en France, les femmes d’avorter si elles le souhaitent.
Et plus aucun assassin, jamais, n’y sera condamné à mort. «Grâce à vous, dit Robert Badinter, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises…»
A moins d’un changement de régime.
Si demain, les Hongkongais perdent l’ensemble de leurs droits, c’est parce qu’ils auront été mangés par une dictature.
Si demain - ce que je souhaite - après avoir autorisé la PMA pour toutes, la France autorise l’euthanasie, alors on ne reviendra jamais dessus, comme on ne reviendra jamais sur le mariage pour tous, ni sur l’IVG.
Ce qui m’autorise à être si sûr de moi, ce ne sont pas mes convictions. (A titre personnel, vous imaginez bien que je suis favorable à chacun de ses droits. Le «progressisme», c’est ça.) Ce qui me rend si certain de ma prédiction, c’est la nature humaine en personne!
Ainsi faite que si vous lui donnez une liberté qu’elle n’avait pas auparavant, elle considèrera qu’en la lui retirant, vous l’amputez d’une partie d’elle-même.
C’est la raison pour laquelle on peut parfaitement appliquer la seconde loi de la thermodynamique au cas des libertés supplémentaires: aucun retour en arrière n’est possible!
Vous pouvez le souhaiter tant que vous voulez. Et même vous satisfaire de le souhaiter. Faites-vous plaisir! Mais revenir sur l’IVG? La PMA? La GPA (si elle entre dans la loi)? La peine de mort? C’est aussi improbable que de retrouver un œuf intact en détournant une mayonnaise.
Et pour cette raison, paradoxalement, votre conservatisme est, à mes yeux, une bénédiction… Ne commencez pas à devenir progressistes, s’il vous plaît! Continuez de croire qu’on peut prendre le pouvoir en France au XXI siècle en estimant que les enfants sans père ne devraient pas exister ou (pour certains d’entre vous) que l’IVG est un assassinat. Continuez de penser - si c’est le cas - que le mariage pour tous n’est pas un vrai mariage. Chaque jour, d’honnêtes citoyens (et peut-être parmi vous, je les salue) vous donnent tort. Et s’en trouvent bien heureux.
En vérité, je vous le dis (et je ne vous le dis que parce que je ne crains pas de vous faire changer d’avis en vous le disant): vous êtes beaucoup trop réacs pour gagner quoi que ce soit! Vous préférez le Bien (c’est-à-dire l’idée que vous en avez) à la liberté collective. Et - ce qui est plus grave que tout - vous brandissez des valeurs sans jamais questionner la valeur de ces valeurs.
Par exemple, je sais que beaucoup d’entre vous défendent l’idée d’une famille traditionnelle - comme si c’était un rempart contre le vice. Je sais que beaucoup (souvent les mêmes) considèrent également que la nature commande de faire les enfants et de les élever d’une certaine manière (parce qu’au commencement, c’est plutôt comme ça qu’on faisait).
Or, la nature s’en fout! La nature n’est pas une norme. Son fonctionnement n’est pas une intention. J’en veux pour preuve qu’on trouve la même proportion de crapules, d’incestes et de toxicomanes chez les enfants issus de familles dites «traditionnelles» que chez les enfants de couples homosexuels…
Si la famille traditionnelle protégeait de quoi que ce soit, ce serait parfait. Mais vous n’en faites un rempart que parce que vous en faites une valeur absolue, et qu’à ce titre vous déniez aux autres un mode de vie qui, en lui-même, ne produit pas plus de vices que le vôtre (pas moins non plus).
En un mot, votre conservatisme, si éloigné de ce que le monde est devenu, et tellement inadapté à l’obtention de libertés irréversibles, sera pour vous ce que ses propres atermoiements sur l’Europe ou bien sa nullité en débat ont été pour Marine le Pen. Votre fossoyeur. Alors, encore une fois: ne changez rien! Conservez votre conservatisme. C’est l’assurance-vie du camp d’en face.
Conservez également, s’il vous plaît, la façon que vous avez d’être patriotes. En tout cas pour certaines d’entre vous. Conservez l’illusion qu’on aime son pays quand on veut penser qu’il n’a rien fait de mal. Continuez de voir un exercice de masochisme (et non de lucidité) dans le fait d’assumer les «crimes contre l’humanité» qui ont été commis par la France.
Car en cela, vous donnez à la francité tous les attributs d’un communautarisme.
La façon dont vous êtes fiers d’être Français donne le sentiment qu’être Français est une valeur en soi. Or, l’être-français n’est pas un dispensateur magique de vertu. Et la France, dans l’histoire, s’est souvent conduite comme le féal et le collaborateur de ses conquérants.
Et on en vient à une question fondamentale, et (peut-être) une divergence majeure entre nous.
Qui aime le mieux son pays?
Celui qui en accepte les zones d’ombre (et les pages sombres) ou celui qui les nie?
Qui, en France, est vraiment patriote?
Celui qui reconnaît que l’État français a profité de l’esclavage et de ses colonies, a organisé des rafles, et ordonné, entre autres, la torture en Algérie? Ou bien celui qui voit dans le rappel de ces faits (tous avérés) les accents de «l’anti-France» et la tyrannie de la pénitence? «Reconnaître les fautes du passé et les fautes commises par l’État, ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité.» disait Jacques Chirac le 16 juillet 1995, dans le discours magnifique où il a reconnu la responsabilité de la France dans la déportation de juifs.
Mais changeons de pays, un instant:
Qui aime le mieux la Turquie? Celui qui reconnaît le génocide arménien? Ou celui qui brûle des kiosques en France parce qu’il n’aime pas la Une du Point?
Qui aime le mieux la Russie? Celui qui réhabilite le stalinisme ou celui qui en détaille les crimes?
Et la Serbie? Celui qui reconnaît le génocide bosniaque ou celui qui nie l’existence des charniers? Et qui aime le mieux la Syrie? Celui qui reconnaît l’assassinat de sa population par un tyran, ou celui qui se couche devant les Russes?
Vous connaissez peut-être la belle nuance de Romain Gary selon qui le patriotisme est «l’amour des siens» et le nationalisme «la haine des autres.» A cela, j’ajouterais que le patriotisme est un amour exigeant qui regarde en face les crimes de son pays... Alors que le nationalisme - ce communautarisme étendu à la nation dont soudain tout est bien parce que c’est mien - relève, en vérité, de la haine de soi qui, pour ne pas assumer ses crimes, trafique la grande Histoire et jette un voile pudique sur des infamies.
La France n’est pas une vertu en soi.
La France n’est pas seulement un territoire, ou des traditions.
La France n’est pas un ego-trip. Un citoyen n’est pas un supporter.
La France est une histoire tragique et souvent honteuse, mais la France est aussi une ambition qui va plus loin qu’elle-même, ou qui dépérit, à l’inverse, quand elle se cache ses propres crimes et qu’elle cherche dans le confort de son terroir un refuge à sa mauvaise foi.
Dans ses Lettres à un ami Allemand, Camus écrit à un nazi: «Je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur, fût-ce celle du sang ou du mensonge.» Et le nazi lui répond: «allons, vous n’aimez point votre pays.» Mais c’est lui qui se trompe.
L’erreur de l’Allemand (du nazi) est de confondre l’amour de son pays avec l’amour du territoire qu’on nomme ainsi. C’est la même erreur que font tous ceux qui croient défendre la France en se contentant de défendre ses frontières ou d’embellir son histoire. En matière de patriotisme, la vérité qui dérange est de meilleure compagnie que l’omission qui réconforte.
Pour l’anecdote: l’idée qu’un nationalisme étroit n’est en réalité qu’un communautarisme élargi m’est apparue lors du fameux «couscougate» de Florian Philippot. Vous vous souvenez, bien sûr, de cette affaire et de ces militants absurdes qui étaient tombés sur le pauvre Philippot parce qu’il avait organisé une couscous party à Strasbourg…
Que les choses soient claires: je ne vous ferai jamais l’offense de penser que vous approuvez les gens qui considèrent qu’à Strasbourg on doit manger de la choucroute (ou bien du cassoulet dans le Périgord). C’est trop bête.
Mais si je reviens sur cette histoire, c’est parce que les ennemis de Philippot, en la circonstance, sont des caricatures de ce que j’essaie de vous dire.
En dénigrant le couscous non pour son goût mais pour son origine, en réduisant l’identité au respect d’un folklore ou d’un menu obligatoire, et la France à des rites dont le Français devrait être le militant, ces crétins patriotes ont mis le Français sur le même plan que le noir, le juif, l’homosexuel ou le musulman, c’est-à-dire le plan communautaire. En faisant de «l’être-Français» une qualité en soi, on fait des Français eux-mêmes une minorité parmi d’autres: le patriotisme de la bouffe est un communautarisme!
D’ailleurs, comme par hasard, de l’autre coté de l’échiquier, les indigènes de la République se sont eux-mêmes indignés que Philippot mangeât du couscous, mais eux parce qu’ils y voyaient un symbole criant d’ «appropriation culturelle».
J’aimerais tellement trouver les mots pour attirer votre attention sur le fait que, même si le discours de l’extrême-droite et le discours des Indigènes semblent s’opposer frontalement, ils se ressemblent plus qu’ils ne s’opposent.
Quelle différence entre les adversaires de l’appropriation culturelle qui interprètent la consommation d’un couscous par un blanc comme une survivance de l’ère coloniale, et la droite de l’extrême droite qui choisit d’y voir un signe de décadence?
Quelle différence entre le communautarisme qui interdit au Blanc de manger du couscous, et l’identitarisme qui s’en indigne? L’un dénonce l’impérialisme Français, l’autre redoute «le grand remplacement», mais dans un cas comme dans l’autre, on racialise le débat, on communautarise le débat et, de part et d’autre, on vénère des souches. Or, la souche, c’est le prototype d’une fausse valeur! C’est le modèle de tout ce qu’on aime non parce que c’est aimable mais parce que c’est soi-même. Une souche, c’est un arbre sans tête. Comment peut-on se vanter d’être un truc pareil?
De façon générale, c’est la notion même d’identité qui marche sur la tête.
Et puisque vous avez invité un prof de philo, on va faire un peu de métaphysique pour finir.
A titre individuel comme à l’échelle collective, l’idée d’identité n’a aucun sens.
A titre individuel, ce que nous appelons le «moi» n’est jamais qu’une addition de souvenirs et de qualités que la mémoire et l’ADN ont cousus ensemble pour nous donner l’illusion qu’en amont de toutes ces qualités, il y aurait un sujet. Mais quand on cherche le sujet lui-même, le sujet tout nu, séparément de toutes ses qualités, on ne trouve rien. Le moi, c’est comme le cœur de l’oignon.
A l’échelle collective, ce que nous appelons l’identitarisme (ou la pensée identitaire, qu’on retrouve indifféremment à la droite de la droite et chez les Indigènes de la république) n’est jamais que la sanctification arbitraire de coutumes ou de couleurs de peau dont on a décrété, un jour, qu’elles étaient un but en soi. Ou une valeur en soi.
Seulement, c’est la même erreur.
Qu’on additionne des qualités ou qu’on sacralise les rites d’un terroir, c’est le vide qu’on recouvre dans les deux cas.
Le sentiment d’avoir une identité, et de se distinguer des autres par l’identité qu’on a, est une double illusion:
1) nous n’avons pas d’identité (autre que nos souvenirs, nos habitudes et les particularités d’un ADN) et ce qu’on se représente comme une souche n’est qu’un tas de feuilles mortes.
2) Pour cette raison, la passion de l’identité n’est pas une passion de la singularité, mais au contraire une passion grégaire, une passion du troupeau. Pour croire à la fiction de son identité, il faut être nombreux (de même qu’il suffit à une sottise en ligne d’être likée 10 000 fois pour devenir une «vérité»).
Pour le dire simplement: c’est à l’illusion de se protéger quand il se replie qu’on reconnaît le tempérament de l’esclave. Ou plutôt: c’est au sentiment d’avoir une identité, d’être l’identité qu’il a, et d’avoir à défendre son identité contre d’autres identités que la sienne, qu’on reconnaît le mouton.
Voilà ce que, loyalement, je pouvais vous dire aujourd’hui, dans le temps qu’on m’a donné.
Et je suis heureux que vous l’ayez entendu.
Parce que vos credo sont désuets, parce que votre projet n’est qu’un rejet, parce que votre patriotisme est un communautarisme, que vos principes sont des fictions et parce que vous auriez l’impression de vous perdre si vous changiez d’avis, ce que vous espérez ne marchera pas… Et je suis bien obligé de reconnaître que, contrairement à ce que j’ai dit d’abord pour justifier ma participation à cette convention, votre projet politique ne m’inquiète pas du tout, car il se prive lui-même, tout seul, de l’ensemble des moyens d’action nécessaires à la conquête du pouvoir.
Merci de votre attention.

mardi 10 septembre 2019

Démocrates contre la démocratie


Démocrates contre la démocratie

Les péripéties baroques qui émaillent la vie politique en Italie et au Royaume-Uni débouchent sur un phénomène plutôt rassurant : l’étonnante résilience des institutions démocratiques face à la vague populiste.
En Italie, la Ligue de Matteo Salvini, après avoir joué son va-tout dans un excès de confiance, se retrouve hors les murs, réduite au ministère de la parole. Si le nouveau gouvernement tient (pas sûr…) et s’il parvient à gouverner correctement, il peut réduire pour près de quatre années le national-populisme à l’impuissance, en espérant une nouvelle donne lors des futures élections.
Au Royaume-Uni, le Parlement a minutieusement contrecarré le projet de «hard Brexit» au forceps présenté par Boris Johnson au nom de la volonté populaire (interprétée par lui). En votant une loi qui contraint le gouvernement à demander un report du Brexit si aucun accord n’est conclu entre-temps avec l’Union européenne, il a placé le Premier ministre dans un corner : soit il démissionne pour rester fidèle à sa parole, soit il passe outre, mais il risque alors de se retrouver hors la loi (apparemment, un tel geste serait passible de la prison).
Les nationaux-populistes crient dans les deux cas à la «dictature des élites» et à la négation de la souveraineté populaire. C’est là qu’un petit rappel aux principes s’impose. Contrairement à ce qu’ils voudraient faire croire, la démocratie, système plus subtil qu’il n’en a l’air et longuement éprouvé par l’Histoire, ne se résume pas à la souveraineté populaire. Elle suppose à la fois le respect de la volonté du peuple et celui de l’Etat de droit, consacré par la Loi fondamentale, qu’on ne peut modifer qu’à des majorités très qualifiées. Pour faire court, si d’aventure une majorité décidait librement d’instaurer un régime autoritaire dans tel ou tel pays, celui-ci ne serait plus une démocratie, mais une dictature, serait-elle approuvée par le peuple. La démocratie protège les libertés publiques et les droits de la minorité. Que ceux-ci soient violés et nous sortons du cadre démocratique, quand bien même ce sera it la volonté de la majorité.
Dans ces conditions, la résistance des Parlements – eux-mêmes élus – aux coups de boutoir nationalistes est parfaitement légitime. A condition bien sûr que les députés reviennent devant les électeurs à l’échéance prévue – ou avant – pour leur permettre de trancher le conflit. Ce qui sera le cas dans les deux pays qui nous servent d’exemple : dans quatre ans au plus tard en Italie ; sans doute très bientôt au Royaume-Uni (Johnson et Corbyn se rejoignent sur le principe, le différend tourne autour de la date exacte des élections).
Les nationaux-populistes cherchent en fait à nier le rôle des représentants, des instances intermédiaires, au profit d’une adhésion directe, affective, souvent sommaire, à un leader fort porteur d’idées simples. Pour eux, tout obstacle à la volonté populaire exprimée par une voie directe (référendum, élection présidentielle) est rangé dans la catégorie des pièges disposés par l’establishment, par «l’oligarchie», sur la route radieuse du peuple. Alors que cette volonté est elle-même ambiguë. Au Royaume-Uni, personne ne sait si le peuple veut un «hard Brexit» ou bien une sortie négociée avec l’Union, s’il souhaite ou non le rétablissement d’une frontière en Irlande, principale pomme de discorde dans le débat, mais dont la campagne référendaire, à l’époque, n’avait pas soufflé mot. Seuls des représentants élus, en l’espèce, peuvent dégager sur ce point inextricable un compromis acceptable par les parties, toutes réa lités que les nationaux-populistes laissent soigneusement dans l’ombre, pour trébucher ensuite sur elles faute de les avoir étudiées sérieusement.
Les nationaux-populistes se targuent d’incarner la volonté directe du peuple. Mais ils passent leur temps à la détourner et à la travestir, au nom d’une démocratie directe mythique et biaisée, alors que la démocratie, comme le montre l’Histoire, ne peut fonctionner sans représentants élus, sans élaboration patiente des décisions et sans compromis intelligents.
LAURENT JOFFRIN

jeudi 22 août 2019

Italie : la leçon de Giuseppe Conte à Matteo Salvini


Maio,un duo au bilan désolant

Publié le 07/06/2019
Début juin, l’exécutif transalpin a soufflé sa première bougie. Pour l’occasion, le quotidien italien Corriere della Sera a dressé un premier bilan de son action. Les deux vice-Premiers ministres populistes ont vampirisé ce gouvernement, mettant en danger l’équilibre démocratique des institutions.              Comment s’est passée la première année de ce gouvernement? Le 65e cabinet ministériel de notre République vieille de 73 ans a prêté serment le 1er juin 2018, au terme d’une difficile gestation de trois mois [de longues négociations ont été nécessaires pour parvenir à un accord]. Au moment de son investiture, le cabinet était composé à 40 % de membres du Mouvement 5 étoiles, à près de 30 % de membres de la Ligue et à un peu plus de 30 % d’“indépendants”; il affichait une proportion de femmes inférieure de moitié à celle du pays et un âge moyen nettement supérieur à celui des Italiens.
Le 5 juin 2018, lors de la présentation du gouvernement au Parlement, le président du Conseil, Giuseppe Conte, déclarait que “la croissante désaffection [des Italiens] envers les institutions et la progressive perte de prestige de ceux qui ont l’honneur d’y occuper des fonctions doivent tous nous pousser à être plus responsables”. Nous pouvons à présent dire qu’ils n’ont pas été plus responsables. L’exécutif est composé de deux forces politiques nouvelles [la Ligue et le Mouvement 5 étoiles], définies comme populistes, mais en réalité construites autour du culte du chef.
Salvini et Di Maio tels des coqs de basse-cour
Ce qui a été mis en place est une forme de duumvirat [gouvernement à deux têtes], où les deux chefs ont éclipsé le reste de l’exécutif par une progressive verticalisation du pouvoir. Les duumvirs [Luigi Di Maio, du Mouvement 5 étoiles, et Matteo Salvini, de la Ligue] ont fait et défait, aux dépens des ministres, réduits à exécuter par absence de légitimité propre.
En annonçant sa démission le 20 août, le Premier ministre a enfoncé Matteo Salvini, l’accusant d’avoir fait preuve d’“irresponsabilité” en faisant tomber la coalition gouvernementale. Pour le journal Il Fatto Quotidiano, proche du Mouvement 5 étoiles, au pouvoir, Giuseppe Conte est le grand gagnant de ce duel avec le chef de la Ligue. Et le seul à pouvoir encore sortir le pays de la crise.

Pour paraphraser Clint Eastwood dans Pour une poignée de dollars, on peut dire sans trop prendre de risques que, “quand un homme avec un revolver rencontre un homme avec un fusil, celui qui a le revolver est un homme mort”.Hier, le Premier ministre démissionnaire Giuseppe Conte a couvert Matteo Salvini de goudron et de plumes de la tête aux pieds, aidé en cela par un énième hara-kiri médiatique du ministre de l’Intérieur et chef de la Ligue, qui s’était assis à ses côtés en espérant l’intimider, mais qui a finalement dû se contenter de faire la grimace.
Il faut dire qu’il était assis, et donc en position de faiblesse par rapport au Premier ministre, qui lui se tenait debout et lui tirait l’oreille, assénant à ce cancre mal dégrossi une leçon de politique, de démocratie, de droit parlementaire et constitutionnel, mais aussi de dignité et de style.
Salvini, qui a plongé l’Italie dans une crise gouvernementale en appelant le 8 août à des élections anticipées, s’est ensuite tiré à nouveau une balle dans le pied en prenant la parole juste après Conte. Son discours était décousu, sans queue ni tête ...

dimanche 30 juin 2019

Sea-Watch : Carola Rackete, capitaine courage



Sea-Watch : Carola Rackete, 
capitaine courage


De longues dreadlocks retenues en queue-de-cheval, le regard décidé, elle est née il y a 31 ans, à Kiel, au bord de la Baltique, dans le nord de l’Allemagne, et a surtout navigué pour la recherche polaire en Arctique et en Antarctique.
Cela fait huit ans qu’elle vogue ainsi, après des études en sciences nautiques et en protection de l’environnement, en Allemagne puis en Angleterre. « J’ai toujours vraiment aimé les zones polaires, parce qu’elles sont très belles et inspirantes. Mais travailler là est parfois triste parce qu’on y voit directement ce que les humains font à la planète », 
Sa première mission date de l’été 2016, à l’époque où la flottille humanitaire était considérée comme un soutien appréciable pour les nombreux navires militaires italiens et européens engagés dans les secours au large de la Libye.
Les drames en mer étaient alors ses principales difficultés : l’arrivée sur le lieu d’un naufrage où il ne restait que quelques survivants au milieu des morts, ce câlin à un petit garçon qui venait de perdre son père, les récits de tortures des migrants… Mais peu à peu, les navires militaires se sont raréfiés et les navires humanitaires, restés en première ligne, ont été montrés du doigt comme des complices des passeurs.
Pour elle, c’est une question de principe : « Peu importe comment tu arrives dans une situation de détresse. Les pompiers s’en moquent, les hôpitaux s’en moquent, le droit maritime s’en moque. Si tu as besoin d’être secouru, tout le monde a le devoir de te secourir ». Et, en mer, « le secours se termine quand les gens se trouvent en lieu sûr ».
Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement populiste, en juin 2018, en Italie, ce « lieu sûr » n’est plus garanti, et le travail des rares ONG encore en opération a pris un tour politique qu’elle assume pleinement. « Nous, les Européens, avons permis à nos gouvernements de construire un mur en mer. Il y a une société civile qui se bat contre cela et j’en fais partie », explique-t-elle. Assurant respecter scrupuleusement le droit maritime, elle affirme : « Je suis prête à aller en prison pour cela et à me défendre devant les tribunaux s’il le faut, parce que ce que nous faisons est juste ».
Nouvelle bête noire de Salvini
Mercredi, sa voix n’a pas tremblé quand la capitainerie du port de l’île de Lampedusa lui a rappelé qu’elle n’avait pas le droit de pénétrer dans les eaux territoriales italiennes. « Nous arriverons dans deux heures », a-t-elle répondu.
Au même moment, Matteo Salvini laissait éclater sa colère, sur Facebook : « Ceux qui se foutent des règles doivent en répondre, je le dis aussi à cette emmerdeuse de capitaine du Sea-Watch qui fait de la politique sur la peau des immigrés, payée par on ne sait qui ».
Et alors que le navire reste bloqué en face du port de Lampedusa, le ministre réclame l’arrestation de la jeune femme. Les carabiniers attendent sur le quai, même si aucun mandat d’arrêt ne semble avoir été émis pour l’instant.
Sur les réseaux sociaux, les messages de soutien se multiplient et la cagnotte pour payer les frais de justice de l’ONG et de « Capitaine Carola » a récolté plus de 130 000 euros en moins de 24 heures.
Le sénateur Gregorio De Falco, ancien officier des garde-côtes célèbre pour avoir vertement tancé le capitaine du Costa Concordia, descendu de son paquebot échoué, en janvier 2012, a salué « une personne d’une haute dignité morale, qui fait montre d’une force considérable et de cohérence face à ses responsabilités ».
L’écrivain et journaliste antimafia, Roberto Saviano, ferme opposant à Matteo Salvini, a opposé la « capitaine courage » prête à aller en prison au « capitaine couard » qui a obtenu que le Sénat bloque des poursuites contre lui pour séquestration de migrants.

lundi 10 juin 2019

« On va vers une fin de l’humanité. »

Ne soyons pas naïfs : la sixième extinction de la faune et de la flore, c’est également celle des êtres humains, nous prévient le photographe Yann Arthus-Bertrand.

Parce qu’il est temps de regarder la vérité en face, le photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand fait un constat sur la croissance et l’équilibre mondiale qui donne à réfléchir. Pour qu’enfin les hommes et les politiques comprennent les enjeux essentiels pour notre futur mais surtout pour celui de nos petits enfants. Et face à ce problème urgent, il ne mâche pas ses mots.
Pour ce grand homme de l’écologie qui se sent perdu, la 6 ème extinction de masse des animaux, est en train de se passer, c’est celle de l’humanité, la fin de l’homme sur terre. Le manque de réaction et la religion de la croissance doivent prendre fin. D’où la nécessité absolue de prendre les choses en main et de réagir en nombre le plus rapidement possible. Il a exposé dans une émission son désarroi et son cri d’alarme sur cette situation.

« La sixième extinction, c’est la mort de mes petits-enfants. »
« On est dans un déni complet. On ne veut pas croire ce qui va arriver. »
« Le courage de la vérité, c’est qu’on va vers une fin de l’humanité. »
« Ce manque de réaction qu’on a tous est absolument effarant. »
« Je crois que c’est nous qui avons le pouvoir. Et ce qui est important c’est que je change moi et que vous changiez vous (…) On a les hommes politiques que l’on mérite. Ils ne sont pas plus malins ni plus intelligents que nous. Ils sont là, en fin de compte, pour faire ce qu’on a envie. Si on n’est pas capables de changer, si on n’a pas envie de changer, les hommes politiques ne changeront rien. »
Face à cette extinction annoncée chacun peut agir et faire des choses à son échelle, pour éviter ou minimiser l’impact de l’activité humaine et même avec de nombreuses petites choses, nous devrions parvenir à éviter le pire.