lundi 11 novembre 2019

Seul, dans le secret de ton cœur, tu as honte « Camarade » ?

Nathalie Bianco
Alors, Jean-Luc, comment ça va ?

Tu permets que je te tutoie, Camarade. Après tout « camarade » nous l’avons été, nous « peuple de gauche » et même si ce n’était plus trop le cas depuis longtemps, je continuais à nourrir une certaine forme de tendresse pour toi. Un peu comme avec un ex que l’on n’arrive pas à détester complètement et qu’on regarde toujours avec une pointe de nostalgie, même si on sait que c’est bel et bien terminé.
Il faut dire que tu as su m’en donner des frissons... Ton magnifique discours lors de l’enterrement de ton ami Charb vois-tu encore aujourd’hui je ne peux y repenser sans pleurer.
Et donc, alors, Camarade, c’était comment cette manifestation ? Raconte. Tu étais à l’aise au milieu des pires entrepreneurs identitaires et des intégristes ? Tu as serré des paluches ? J’ai vu qu’il y avait dans la manif des jeunes enfants à qui on a fait porter une étoile jaune. Tu as trouvé ça mignon qu’on compare le sort réservé aux enfants juifs séparés de leurs parents, déportés, exécutés, gazés à celui des enfants de confession musulmane qui ont à subir… quoi en fait ? Concrètement ?
Et Madjid Messaoudene, tu l’as vu alors ? Il est sympa ? T’as fait un selfie ? Tu sais ce grand type rigolo, élu de Saint Denis qui, au lendemain de la tuerie de Toulouse tweetait en rafale des blagues et des jeux de mots sur Mohamed Merah (je n’oublie pas merah cine / qu’est ce que tu merah-conte etc). Mort de rire. Enfin mort oui, surtout les enfants de l’école maternelle.
Bon, et à part ça… Il y avait du beau monde ? Tu l’as vu Nader Abou Anas ? Mais si enfin, le salafiste qui dit qu’une femme doit être obéissante à son mari et qu’elle ne doit sortir de chez elle qu’avec sa permission ! Il était là ?
Et l’autre, tu sais le rigolo, qui explique aux enfants qu’ils vont finir en cochon s’ils écoutent de la musique il est venu aussi ? Celui qui dit dans ses prêches qu’une femme non voilée n’a pas de pudeur et pas d’honneur et qu’elle ne doit pas s’étonner de subir des agressions tu vois de qui je parle ?
Et les gens de l’association « participation et spiritualité musulmane", tu les as croisés ? Mais si souviens-toi, les homophobes, les anti-avortements excités de la « Manif pour Tous » les potes de CIVITAS quoi. Ça y’est tu les remets ? Ils devaient être tout près des pancartes demandant l’abrogation des lois de 2004.
N’empêche, ça a dû te faire drôle, toi le progressiste, le laïque passionné, l’universaliste, toi qui expliquais en 2010 que les femmes voilées se stigmatisaient toutes seules, toi qui récusais le terme même d’islamophobie en défendant le droit à critiquer les religions, toi qui déplorais en 2018 que la religion devienne de plus en plus ostentatoire dans notre société…
Alors dis-moi Camarade, ça t’a fait quoi quand Marwan Muhamad, du CCIF, l’officine officieuse des Frères musulmans a fait scander à la foule « allahou Akbar » ? ça t’a pas un peu terrifié d’écouter ce cri qui aura été le dernier qu’auront entendu tes amis de Charlie Hebdo juste avant de s’écrouler ?
Et quand ils ont fait huer le nom des opposants qui sont déjà menacés, Mohamed Sifaoui, Bouvet, Zineb etc qu’as-tu fais Jean luc ? Tu as tapé dans tes mains en rythme aussi ou tu t’es discrètement bouché les oreilles ?
Je voudrais juste savoir Camarade. J’ai besoin de comprendre.
Est-ce qu’il y a un moment, même fugace où le souvenir de Charb, de son poing crânement levé, de son sourire malicieux, de son testament « lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie » t’a glacé le sang ?
Est-ce que à un moment, t’est revenu le souvenir de tes mots, si beaux, si forts à l’enterrement de ton ami : « La mort est passée. Elle rôde encore autour de nous et nous sentons son souffle froid (…)Tremblants de peine et sidérés, nous sommes venus nous réchauffer une fois de plus auprès de lui. Car Charb tisonnait si bien pour nous la braise rouge ! Rouge ! Contre la cendre des convenances boursouflées et des certitudes aveuglées, nos rires étaient ses incendies du vieux monde! (…) Charb, tu as été assassiné comme tu le pressentais par nos plus anciens, nos plus cruels, nos plus constants, nos plus bornés ennemis : les fanatiques religieux, crétins sanglants qui vocifèrent de tous temps. Charb, ils n’auront jamais le dernier mot tant qu’il s’en trouvera pour continuer notre inépuisable rébellion »
Je voudrais juste savoir Camarade. Ça fait quoi de renier ses valeurs dans l’espoir de glaner des voix communautaires ? ça fait quoi de trahir ses amis ?
Je voudrais juste savoir Camarade. Est-ce que ce soir, comme nous tu te prends la tête entre tes mains ? Est-ce que au moins, maintenant, tout seul, dans le secret de ton cœur, tu as honte « Camarade » ?

dimanche 10 novembre 2019

Macronisme et pauvreté LAURENT JOFFRIN

On entend souvent que les politiques ne servent à rien, que droite et gauche mènent des politiques identiques, que les gouvernements successifs finissent par se ressembler comme deux gouttes d’eau. Léger problème : les chiffres disent le contraire. Un chiffre, en tout cas, symbolique en ce jour dédié à la lutte mondiale contre la misère : le taux de pauvreté.
L’Insee vient de publier l’indicateur avancé qui mesure le nombre de Français, et souvent de Françaises, percevant moins de 1 050 euros par mois : il a augmenté en 2018 à 14,7%, pour un total de 9,3 millions de personnes, contre 14,3% en 2017.

Sur une plus longue période, le même indicateur a augmenté après la crise de 2008, pour décroître nettement de Sarkozy à Hollande et se stabiliser à ce niveau plus bas jusqu’en 2017 (malgré une croissance étique). Il remonte depuis l’élection d’Emmanuel Macron (alors que la croissance s’est améliorée). De la même manière, l’indice de Gini, qui exprime l’inégalité des revenus, s’est dégradé depuis 2017 (alors que la situation s’était améliorée de 2012 à 2017), principalement à cause des mesures fiscales prises en faveur des catégories les plus aisées. Comme on dit en anglais, et contrairement aux idées reçues, politics matter, la politique compte. Celle qui favorise les «premiers de cordée» pénalise les derniers : la corde est élastique et ils sont à la traîne.
Certes, ce gouvernement, qui n’est pas forcément dédié à l’écrasement des pauvres, a relevé certains minima sociaux. Mais il a raboté énergiquement d’autres prestations (en matière de logement notamment), ce qui débouche sur un solde négatif. Décidément le macronisme n’est pas un socialisme. Ce qui n’est pas étonnant : il a décrété que la distinction droite-gauche n’existait plus. Vieille idée qui émane en général de la droite.
Un coup d’œil sur l’évolution du taux de pauvreté à moyen terme permet de détecter au passage quelques vérités souvent oubliées. La France, qu’on décrit parfois comme une terre de misère, présente l’un des taux de pauvreté les plus bas d’Europe (et donc du monde), dans un groupe de pays égalitaires où l’on trouve le Danemark, la Norvège ou les Pays-Bas. L’alternance de gouvernements libéraux-colbertistes et sociaux-démocrates y est pour quelque chose. Politics matter.
On entend encore que le progrès n’existe plus, que le bien-être matériel stagne. Encore faux : le taux de pauvreté a été divisé par deux entre 1970 et 1990. Il évolue à un niveau bas depuis cette date, selon les politiques menées. C’est encore beaucoup trop, évidemment. Mais on a progressé…
Cette stagnation relative de l’indicateur depuis le début du siècle (avec les variations précitées, selon les politiques menées) s’explique pour l’essentiel par la faiblesse de la croissance. Les sympathiques partisans de la décroissance qu’on trouve dans les rangs des écologistes pourraient peut-être en tenir compte. Si, au lieu de croître lentement, le PIB commençait à diminuer rapidement, on ne voit pas très bien comment la pauvreté pourrait reculer. On peut consommer autrement, plus intelligemment, dans le respect de l’impératif écologique. Mais consommer moins quand on gagne 1 050 euros, est-ce une bonne idée ? Une aporie sur laquelle les avocats des «limites», également procureurs de la «croissance verte» gardent un silence pudique…
LAURENT JOFFRIN

jeudi 7 novembre 2019

« l’Otan est en état de mort cérébrale »


À l’issue du Conseil européen du 18 octobre, et alors que la Turquie venait de lancer une offensive contre les milices kurdes syriennes [YPG] après le recul des troupes américaines déployées dans le nord-est de la Syrie, le président Macron s’était interrogé sur le fonctionnement de l’Otan. « Ce que nous vivons actuellement, c’est la mort cérébrale de l’Otan » a en effet lâché M. Macron. Et à la question de savoir s’il croyait encore à la clause de défense collective que prévoit l’article 5 du Traité de l’Atlantique-Nord, il a répondu : « Je ne sais pas. » Et d’ajouter : « Mais que signifiera l’article 5 demain? ». Pour M. Macron, il est temps que « l’Europe se réveille » car elle se « trouve au bord du précipice. » Aussi, estime-t-il, elle « doit commencer à se penser stratégiquement en tant que puissance géopolitique » car sinon, nous ne « contrôlerons plus notre destin ». À noter que, en août 2018, le président français avait proposé d’instaurer une « clause de défense collective européenne » en modifiant l’article 42-7 du Traité sur l’Union européenne.                                              
Il faut « clarifier maintenant quelles sont les finalités stratégiques de l’Otan », a aussi affirmé le président Macron, tout en plaidant pour « muscler » l’Europe de la défense. « Le président Trump […] pose la question de l’Otan comme un projet commercial. Selon lui c’est un projet où les États-Unis assurent une forme d’ombrelle géopolitique, mais en contrepartie, il faut qu’il y ait une exclusivité commerciale, c’est un motif pour acheter américain. La France n’a pas signé pour ça », a encore lancé le président français, qui note que l’Europe fait maintenant face pour la première fois un chef de la Maison Blanche qui « ne partage pas notre idée du projet européen ».
À l’heure où le Vieux Continent est confronté « à la montée en puissance de la Chine ainsi qu’au virage autoritaire de la Russie et de la Turquie. » Et sans oublier le Brexit, qui contribue à fragiliser l’Union européenne. Un tel mélange toxique était « impensable il y a cinq ans », a dit M. Macron.
Et cette situation rend d’autant plus « essentiel d’une part, l’Europe de la défense – une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire. Et d’autre part, rouvrir un dialogue stratégique, sans naïveté aucune et qui prendra du temps, avec la Russie »


lundi 4 novembre 2019

Pourquoi la loi n'est-elle pas appliquée ?

PHILIPPE BILGER - MAGISTRAT HONORAIRE
On entend assez souvent dans les débats politiques et médiatiques des intervenants proposer, comme solution à tous les problèmes brûlants de notre société et de notre République, l'application rigoureuse des lois.
En général ils sont approuvés sur le principe mais évidemment les réalistes, les pessimistes lucides, leur rétorquent qu'en pratique ce n'est pas le cas. Et ils ont raison.
Qui peut croire par exemple à l'infinie répétition des promesses non tenues, par exemple l'engagement du président de la République d'aboutir à 100 % de reconduites à la frontière alors que nous en sommes à 10 % ? Les prédécesseurs d'Emmanuel Macron, de droite ou de gauche, nous ont donné les mêmes espérances avant que la quotidienneté du pouvoir ne les réduise à néant.
Pourquoi la loi n'est-elle pas appliquée en France ? Je ne fais pas référence aux diverses interprétations, dures ou indulgentes, de nos prescriptions mais au fait qu'en elles-mêmes, dans les domaines les plus sensibles de notre démocratie, elles restent lettre morte.
Quelqu'un a-t-il déjà vu verbaliser le port d'un voile intégral qui pourtant est interdit ?
Pas seulement dans des cités inflammables où le trafic de drogue prospère, où la police subit le pire quand elle ose, ce qui serait son devoir, s'y rendre et où une jeune femme qui s'aventurerait non voilée serait immédiatement menacée et contrainte d'épouser l'apparence musulmane prétendue obligatoire. Je n'ose imaginer ce qui adviendrait si conformément à la loi de la République les forces de l'ordre assumaient leurs obligations.
Nous aurions immédiatement des résistances, des violences, une émeute, la compassion médiatique et la démagogie politique. Le feu, quoi ! Et la cause serait entendue ! L'anomalie resterait la normalité et les cités de non droit des autarcies transgressives. L'Etat se cacherait sous la table démocratique, préférant toujours pour ces zones en sécession le confort lâche de l'abstention à la manifestation d'une autorité exemplaire mais difficile.
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Mais aussi dans des quartiers plus paisibles où le voile intégral est plus rare, telle une choquante exception, aucune interpellation.
On ne peut pas non plus éluder la particularité du tempérament français qui perçoit la loi comme une menace quand l'humus anglo-saxon l'appréhende telle une garantie. Sans doute cette conscience d'un ressentiment voire d'une indifférence à l'égard des décrets impératifs, n'est-elle pas pour rien dans la volonté défaillante de tous les pouvoirs à mettre en oeuvre leur application ?
Il y a par ailleurs une disposition perverse de la vie politique, sous toutes les latitudes, à considérer que le vote d'une loi constitue une action. Comme si on avait donné au peuple une nourriture à laquelle au demeurant il n'aspire pas - sauf évidemment quand il s'agit de complaire aux multiples revendications catégorielles qui le fracturent.
Aujourd'hui la contestation sociale semble être devenue à elle-même sa propre finalité. La loi est projetée dans l'espace démocratique et on entend le pouvoir se dire en quelque sorte : bon débarras, l'essentiel est accompli, pour son application, après moi le déluge !
Il y a là comme un culte de la prescription générale dont on pressent, au moment même où on l'édicte, les difficultés à l'inscrire dans le quotidien.
Ce qui représente, au fil des années, l'obstacle le plus profond pour une application rigoureuse de toutes les lois, tient au fait que l'éclatement intellectuel, social et politique de notre pays ne crée plus de consensus, de terreau favorable à l'élaboration d'une loi accueillie alors comme une évidence dont la nation aurait besoin. Par exemple la loi de 2004 sur l'interdiction des signes religieux dans les écoles publiques, à l'initiative de Jacques Chirac, a été ressentie comme un soulagement. Personne ne niait alors sa nécessité.
Derrière ces raisons multiples susceptibles d'expliquer pourquoi la loi n'est pas appliquée, ou si peu pour les lois difficiles qui sont souvent les plus fondamentales pour la paix publique et l'unité du pays, il y a ce vice capital de notre République, qui gangrène l'ensemble des fonctions et des activités de la France : régaliennes, judiciaires, universitaires, culturelles et médiatiques pour n'évoquer que celles dont le délitement surprend ou indigne l'opinion publique.
On a compris que je fais allusion au manque de courage qui à la fois est en déperdition sur le plan intime, dans les personnalités, et conduit à ne jamais oser assumer les conséquences des valeurs et des principes qu'on revendique pourtant comme légitimes.
Revenons à mon point central. Le port du voile intégral est interdit. Mais cela demeure formel et fait vaciller la confiance en un pouvoir qui nous conseille de ne pas nous inquiéter mais laisse nos angoisses s'amplifier. 
Je considère que ce qui vient de se dérouler à l'université de Bordeaux - le scandale d'une Sylviane Agacinski interdite d'expression - et à la Sorbonne où il a fallu suspendre un séminaire sur l’islam et la radicalisation parce que ç’aurait été stigmatiser les musulmans, représente un péril extrême, bien au-delà de l'intimidation répétitive et honteuse de ces syndicats étudiants auxquels le champ libre est laissé.
C'est notre démocratie, sa pensée, ses heureuses contradictions, l'infinie richesse de son pluralisme qui sont de plus en plus mises à mal.
Parce qu'on a trop peur de la force hostile et délétère de ceux qui violent la loi. Et que nous sommes gouvernés par des faibles et des inconséquents. Le président ne serait pas concerné par le voile dans l'espace public? C'est en effet une dérobade. Dénier sa compétence politique et son devoir d'implication relève en l'occurrence d'une volonté opportuniste de ne pas troubler un consensus fragile qui se briserait si Emmanuel Macron affirmait avec éclat ce qu'il persiste à nous laisser deviner.
Alors que rien de ce qui est humain ne doit être étranger au président de la République, rien de ce qui sourd du pays et l'angoisse, rien des obscurités troubles et équivoques qui surgissent du quotidien et justifient d'urgence une pédagogie de l'action.
Si le président descendait de son Aventin avec la pleine conscience d'une République en abandon et en délitement, certes il aurait le droit de demeurer Antigone mais avec la force, l'audace et l'efficacité d'un Créon.
On a besoin d'une présidence de vigilance.


jeudi 24 octobre 2019

Vladimir Trump

Vladimir Trump

Il y avait une erreur dans le slogan de Trump, «Make America Great Again». Il fallait lire : «Make Russia Great Again». En effet, tout se passe comme si le vrai but du milliardaire n’était pas de renforcer son propre pays, mais d’aider celui que gouverne son ami Vladimir Poutine.
L’affaire du nord de la Syrie l’illustre à merveille. Elle se divise en deux périodes : l’avant-tweet et l’après-tweet. Avant que Trump, d’une phrase jetée sur les réseaux, ne largue ses alliés kurdes sans cérémonie, les mille soldats américains présents dans la zone, coordonnés aux forces kurdes, pouvaient maintenir à distance les appétits des parties prenantes, tandis qu’on négociait un compromis qui rassure la Turquie et garantisse la sécurité des Kurdes.
Depuis que Trump, dans une foudroyante inspiration, a donné son feu vert à Erdogan, les Turcs ont avancé par le nord et les Syriens par le sud. Les Kurdes ont cherché en panique un accord avec Assad et c’est désormais la Russie qui est maîtresse du jeu, concluant un «deal» avec Erdogan et permettant à son allié de Damas de réoccuper les territoires perdus. Poutine épaule ses alliés ; Trump livre les siens.
Sans le savoir, ou en le sachant, le président américain s’est fait l’agent du Kremlin, qui empoche avec un large sourire le magot offert par la Maison Blanche. La Russie gagne beaucoup au retrait de l’US Army et les Etats-Unis, rien. Trump démontre surtout qu’on risque gros à compter sur son administration et incite ses alliés historiques à chercher des appuis ailleurs. «Make America Smaller».
Au total, le poids des démocraties dans le monde s’en trouve réduit : les Etats-Unis se replient derrière un mur de rodomontades ; l’Europe, qui ne peut pas agir au loin sans l’appui américain, est renforcée dans son abstention stratégique. Mis en cause violemment par Trump, l’Iran se raidit au lieu de s’adoucir ; la Corée du Nord poursuit sa course dangereuse ; la Chine tient pour des piqûres d’épingle les mesures protectionnistes prises contre elle par les Etats-Unis ; le Moyen-Orient devient un terrain de jeu privilégié pour la Russie. Quand on largue le multilatéralisme au profit du nationalisme, il ne faut pas s’étonner de voir chacun jouer son jeu.
Quant aux défis planétaires – changement climatique, immigration, inégalités sociales – ils sont ignorés, ou bien abordés par le biais de tweets ineptes qui sont autant de jets d’huile lancés sur le feu. A moins que la politique étrangère américaine, comme dans l’affaire ukrainienne qui vaut à Trump une procédure d’impeachment, ne soit instrumentalisée purement et simplement pour servir de bas objectifs politiciens. Il est encore des «réalistes», plus naïfs que tant de «multilatéralistes», pour saluer «le retour des nations», la fin du «politiquement correct», la restauration de la logique des intérêts d’Etat, etc. Alors qu’il n’y a dans cette politique erratique qu’incompétence et irrationalité.
LAURENT JOFFRIN

dimanche 13 octobre 2019

Ubu à Washington


Alfred Jarry nous avait prévenus : quand on met un imbécile malfaisant au pouvoir, il ne faut pas s’étonner de le voir mener une politique imbécile et malfaisante.
L’imbécillité est signée quand Donald Trump, pour justifier l’abandon de ses alliés kurdes, a fait remarquer qu’ils n’étaient pas aux côtés des troupes américaines le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. Salauds de Kurdes… Il est vrai qu’il avait qualifié un peu plus tôt de «guerre tribale» le conflit qui les oppose à la Turquie. Que mérite cette «tribu» sinon un sarcasme macabre et méprisant, dont l’absurdité historique est patente ? Et l’histoire, quelle importance ? Un truc pour intellos de la côte Est.
La malfaisance a été dénoncée, entre autres, par Vladimir Poutine. L’offensive turque, a-t-il averti solennellement, mobilise les combattants kurdes décidés à se défendre et risque d’aboutir à l’évasion de milliers de jihadistes de Daech aujourd’hui gardés par les soldats kurdes. «Je ne suis pas sûr que l’armée turque puisse contrôler la situation ou le faire rapidement, a-t-il dit, les Kurdes abandonnent les camps où sont détenus les combattants de l’EI», et ces derniers «sont en mesure de s’enfuir». Ce que craignent tous ceux qui connaissent un tant soit peu la région.
Ainsi cinq années de combats acharnés contre l’Etat islamique en Syrie et en Irak, dont les Kurdes ont été les troupes de première ligne, risquent d’être réduites à néant. Un exemple d’efficacité dans la lutte contre le terrorisme, dont les Etats-Unis avaient fait leur priorité.
Le message envoyé par Trump à ses autres alliés est clair : tant que les Etats-Unis de Trump auront besoin d’eux, ils seront mis à contribution. Mais s’ils sont moins utiles, on les qualifiera de «tribu» et on les laissera choir sans cérémonie. Les Européens, dont la défense dépend en grande partie de l’alliance américaine, méditeront cette leçon.
Même scène à la Jarry en politique intérieure. Il apparaît de plus en plus nettement que Trump a cherché depuis plusieurs semaines à obliger les Ukrainiens à lui fournir des renseignements compromettants sur le fils de Joe Biden, un de ses rivaux politiques. La conversation téléphonique qui est à l’origine de la procédure d’impeachment lancée par les démocrates, n’est que la pointe de l’iceberg. Au sein de l’administration, comme le révèle le Washington Post, plusieurs responsables se sont inquiétés du chantage à l’aide militaire exercé par la Maison Blanche sur le nouveau gouvernement de Kiev. Pour toute réponse, Trump insulte la presse, les sondeurs coupables de détecter une baisse de popularité du président, Nancy Pelosi, speaker de la Chambre des représentants (soit elle est «stupide», soit elle a «perdu la tête», soit elle est «malhonnête»). L’opposante Ilhan Omar, élue du Minnesota, a, elle, été qualifiée de «socialiste» (une insulte selon Trump) et de «honte pour son pays» (elle a été élevée dans un camp de réfugiés au Kenya).
Ce déluge d’invectives, selon une tactique habituelle chez Trump et ses partisans, a pour but de déplacer le débat. Le problème, ce n’est pas le comportement anticonstitutionnel de Trump, c’est Hunter Biden, le fils de Joe Biden, candidat démocrate. «Coffrez-le !» a répondu la foule, comme elle l’avait fait envers Hillary Clinton.
En 2016, les électeurs américains n’ont pas élu un milliardaire républicain. Ils ont couronné Ubu roi.

LAURENT JOFFRIN

mercredi 2 octobre 2019

Le discours de Raphaël Enthoven à la «Convention de la droite»

Mesdames et Messieurs,
D’abord, je vous remercie de cette invitation.
Même si, à cause de vous, j’ai perdu plein d’amis sans en gagner un seul.
Et même si je suis bien conscient que vous avez tout à gagner à ma présence, alors que moi j’ai tout à perdre à venir chez vous.
Cela dit, ç’aurait pu être pire. J’aurais pu rester chez moi.
J’aurais pu vous attaquer de loin, envoyer des tweets et dormir tranquille.
Mais j’ai préféré essayer quelque chose.
Quelque chose de coûteux pour moi et de déplaisant pour vous.
J’ai préféré, en acceptant cette invitation, rompre avec des habitudes confortables pour vous dire enfin ce qu’ordinairement je dis de vous.
Je suis venu parce qu’il est trop facile d’avoir peur de vous et d’élever des digues à distance en espérant que ça tienne.
Je suis venu parce que la diabolisation a le triple effet de vous rendre service, de vous faire trop d’honneur et de donner bonne conscience à celui qui diabolise. «Nous imaginons parfois, dit Albert Camus dans ses lettres à un ami Allemand, quelque heureuse barbarie, où la vérité serait sans effort.»
C’est exactement cela que font les gens qui vous diabolisent.
Et qui, en le faisant, vous permettent de penser que s’ils le font, c’est qu’ils sont incapables de vous réfuter. Or, pardonnez-moi, mais vous êtes aisément réfutables.
D’ailleurs, je ne suis là ni pour cautionner votre démarche ni pour vous convaincre - encore moins pour vous faire la morale - mais, plus modestement, pour vous déconstruire. Et vous dire, en tout cas, les quelques raisons pour lesquelles, à mon avis, ce que vous entreprenez, ce que vous esquissez aujourd’hui, ne marchera pas.
Attention: Je ne parle pas de la tentative d’OPA sur «La Droite». Ça, ça peut marcher.
Les Républicains achèvent de mourir sur les questions sociétales ; quant au Rassemblement National sous la forme qu’on lui connaît, c’est un vieux parti corrompu dont chacun sait que la patronne est une adversaire idéale pour le pouvoir en place… Il n’est donc pas impossible que, faute de concurrents, vous emportiez le morceau. Mais à droite. Et à droite seulement.
Ce qui ne marchera pas en revanche - et j’en prends l’avenir à témoin - c’est la tentative d’arriver au pouvoir et de «construire une alternative au progressisme» (sic) en passant par la droite. Et, qui plus est, la droite dure.
Et c’est à ceux qui pensent qu’une telle chose est possible (et je les sais nombreux dans cette assemblée) que je m’adresse ici, d’abord.
Ce qu’ils espèrent, ce que vous espérez, ne marchera pas.
Pour des raisons à la fois idéologiques, stratégiques et métaphysiques.
La première raison pour laquelle ça ne marchera pas, c’est ce que les pédants appellent la «caducité du paradigme droite-gauche.»
Ceux d’entre vous qui, comme moi, ont vécu (probablement dans le camp d’en face) la campagne de 1992 sur le Traité de Maastricht se souviennent peut-être qu’on a vu surgir à ce moment-là, autour de la question européenne, des couples idéologiques dont on n’avait pas l’habitude: Pasqua et Chevènement du côté du non. Fabius et Juppé du côté du oui, etc.
Je sais qu’il y a des gens dans cette salle pour penser que Pasqua, Juppé, Fabius, Chevènement, tout ça, c’était du pareil au même, c’était «l’UMPS»: le problème de cette analyse simpliste, c’est qu’en amalgamant l’UMP et le PS dans un gloubi-boulga libéralo-mondialisé, l’extrême-droite de l’époque a manqué le sens véritable de ces causes communes entre gens antagonistes. Et la leçon qu’il fallait en tirer.
Quelle était cette leçon?
Que lentement, à pas comptés, après la chute du mur, les démocraties occidentales sont passées du diptyque droite / gauche au diptyque que moi, j’appellerais «libéral contre souverainiste» et que, peut-être, vous préférerez nommer «mondialistes contre patriotes». Peu importe le nom qu’on donne à ce nouveau duo.
Ce qu’il est essentiel de comprendre, c’est que le clivage libéral / souverainiste, apparu en 1992, s’est affermi en 2005, et s’est définitivement installé dans le pays en 2017, avec la victoire d’Emmanuel Macron - qui n’est pas une victoire de la gauche, mais une victoire du libéralisme.
Pour le dire simplement: la question aujourd’hui - l’alternative - n’est plus «suis-je de gauche ou suis-je de droite?» mais «ai-je intérêt à m’ouvrir au monde ou bien à me replier sur mon pré carré?» (et dans cette nouvelle répartition, on trouve des deux côtés de l’alternative autant de gens de gauche, que de gens de droite).
Dès lors, en vous appelant «La Droite», en essayant de capter les déçus de la droite et en leur laissant entendre qu’avec vous ils ne seront pas déçus et trouveront un «avenir commun», vous vous engouffrez dans une impasse.
C’est une large impasse, trompeuse parce qu’elle est pleine de gens, mais c’est une impasse quand même. Dans la longue liste des scénarios possibles d’ici 2022, voire 2027, il n’y en a aucun où la droite l’emporte par la résurrection de son identité.
En somme, vous avez autant de chance d’arriver au pouvoir en passant par la droite qu’Olivier Faure, en passant par la gauche. Ce qui est peu dire.
Ou bien d’atteindre la Lune en montant sur une échelle.
Je sais bien que certaines d’entre vous, tout en reconnaissant ce nouveau clivage, persistent à le tenir pour «politiquement inopérant». En cela, vous avez exactement le même discours que le PS. A quoi tient cette étrange communauté d’analyse? Comment expliquer que la gauche et la droite pensent toutes les deux que l’affrontement de demain, c’est la gauche contre la droite? Non parce que c’est une analyse (tous les chiffres la démentent et pas seulement les sondages) mais parce que c’est une question de survie. Et une façon de présenter comme un diagnostic la certitude qui vous arrange l’un et l’autre.
En vous agrippant à la droite comme le PS s’agrippe à la gauche, vous vous condamnez au parasitisme politique (et à l’indécision sur la question européenne).
Aussi n’aurai-je qu’un mot à dire à cet égard: ne changez pas d’avis, car vous avez tort.
La deuxième raison pour laquelle, selon moi, «l’alternative au progressisme par la droite» n’a aucune chance de fonctionner, c’est que, à moins d’être en 1815 et de sortir d’une révolution mondiale puis d’un empire géant, la nostalgie ne fait pas un projet.
Le retour en arrière ne fait pas un avenir.
La restauration n’est pas un plat de résistance.
Le sentiment que tout s’est perdu, l’exhumation idéale de valeurs égarées dans le tourbillon de nos mœurs décadentes… Tout cela ne rassemble que des craintifs. Qui sont nombreux. Mais qui le sont de moins en moins. Et qui vieillissent.
La «défense de la vie» ou de «l’ordre naturel» dans un univers d’IVG, de PMA pour toutes, de GPA possible, de mariage gay, de légalisation du cannabis voire de la prostitution (on peut toujours rêver) ne sert qu’à consoler les gens qui ont le sentiment de s’y noyer.
Il ne faut pas s’y tromper: ce que vous êtes en train de construire n’est pas un paquebot. Du tout. C’est le radeau de la méduse! Ou l’arche de Noé si vous voulez, peu importe. Ce que je veux dire, c’est que c’est un bateau sans moteur.
Et que c’est une opération de survie.
Pas une opération de reconquête.
Le désir «d’ancrer dans un avenir commun des gens issus de toutes les sensibilités de la droite» (sic) ne recouvre, en réalité, que des retrouvailles entre militants innombrables qui communient dans la déploration - ce qui est très agréable, mais politiquement stérile.
Vous avez peut-être vocation à représenter la minorité qui ne retrouve plus ses petits dans la France mondialisée du XXI siècle, mais avec un tel cahier des charges, vous n’avez pas vocation à devenir majoritaires. C’est impossible. Arithmétiquement.
(Les personnes - tout à fait aimables - qui m’ont invité à cette convention ont pris soin de préciser que «ce n’était qu’une convention» et «en aucun cas, la naissance d’un mouvement.» Eh bien, on ne saurait mieux dire: il n’y a aucun mouvement dans ce que vous faites. Juste une addition de fixations.)
Bref. Parce que le paradigme a changé, et parce que la nostalgie ne fait pas un projet, vous avez seulement l’avenir politique d’une force d’appoint. Et à ceux d’entre vous qui espèrent davantage, je recommanderais, comme Descartes, de «changer {leurs} désirs plutôt que l’ordre du monde.»
Attention: je ne présume pas de la qualité des valeurs qui sont les vôtres.
Chacun croit ce qu’il veut et il n’est écrit nulle part que je serais plus que vous le détenteur de la morale.
Mais je parle de l’efficacité de vos valeurs dans un pays qui, majoritairement, leur tourne le dos. Car (et c’est la troisième raison pour laquelle, à mon avis, ce que vous faites ne marchera pas) la société elle-même est incurablement libérale.
Comme elle est majoritairement attachée au droit de disposer de son corps.
Je n’entre pas ici dans le débat sur ces questions. Si vous me réinvitez un jour, on parlera ensemble de la PMA, de la GPA, de la peine de mort, du mariage pour tous, de l’IVG, de l’euthanasie, du porno, du cannabis... De ce que vous voulez.
Mais ça n’est pas mon sujet aujourd’hui.
Ce que je veux vous dire, c’est que ces mouvements-là sont irréversibles.
Pour une raison simple (qui dépasse nos opinions respectives, au-dessus desquelles je vous supplie de vous élever un instant, le temps d’entendre l’évidence transpartisane que je vous donne maintenant): on ne revient pas sur une liberté supplémentaire.
On ne retire pas aux gens le droit de se marier.
On n’empêchera plus jamais, en France, les femmes d’avorter si elles le souhaitent.
Et plus aucun assassin, jamais, n’y sera condamné à mort. «Grâce à vous, dit Robert Badinter, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises…»
A moins d’un changement de régime.
Si demain, les Hongkongais perdent l’ensemble de leurs droits, c’est parce qu’ils auront été mangés par une dictature.
Si demain - ce que je souhaite - après avoir autorisé la PMA pour toutes, la France autorise l’euthanasie, alors on ne reviendra jamais dessus, comme on ne reviendra jamais sur le mariage pour tous, ni sur l’IVG.
Ce qui m’autorise à être si sûr de moi, ce ne sont pas mes convictions. (A titre personnel, vous imaginez bien que je suis favorable à chacun de ses droits. Le «progressisme», c’est ça.) Ce qui me rend si certain de ma prédiction, c’est la nature humaine en personne!
Ainsi faite que si vous lui donnez une liberté qu’elle n’avait pas auparavant, elle considèrera qu’en la lui retirant, vous l’amputez d’une partie d’elle-même.
C’est la raison pour laquelle on peut parfaitement appliquer la seconde loi de la thermodynamique au cas des libertés supplémentaires: aucun retour en arrière n’est possible!
Vous pouvez le souhaiter tant que vous voulez. Et même vous satisfaire de le souhaiter. Faites-vous plaisir! Mais revenir sur l’IVG? La PMA? La GPA (si elle entre dans la loi)? La peine de mort? C’est aussi improbable que de retrouver un œuf intact en détournant une mayonnaise.
Et pour cette raison, paradoxalement, votre conservatisme est, à mes yeux, une bénédiction… Ne commencez pas à devenir progressistes, s’il vous plaît! Continuez de croire qu’on peut prendre le pouvoir en France au XXI siècle en estimant que les enfants sans père ne devraient pas exister ou (pour certains d’entre vous) que l’IVG est un assassinat. Continuez de penser - si c’est le cas - que le mariage pour tous n’est pas un vrai mariage. Chaque jour, d’honnêtes citoyens (et peut-être parmi vous, je les salue) vous donnent tort. Et s’en trouvent bien heureux.
En vérité, je vous le dis (et je ne vous le dis que parce que je ne crains pas de vous faire changer d’avis en vous le disant): vous êtes beaucoup trop réacs pour gagner quoi que ce soit! Vous préférez le Bien (c’est-à-dire l’idée que vous en avez) à la liberté collective. Et - ce qui est plus grave que tout - vous brandissez des valeurs sans jamais questionner la valeur de ces valeurs.
Par exemple, je sais que beaucoup d’entre vous défendent l’idée d’une famille traditionnelle - comme si c’était un rempart contre le vice. Je sais que beaucoup (souvent les mêmes) considèrent également que la nature commande de faire les enfants et de les élever d’une certaine manière (parce qu’au commencement, c’est plutôt comme ça qu’on faisait).
Or, la nature s’en fout! La nature n’est pas une norme. Son fonctionnement n’est pas une intention. J’en veux pour preuve qu’on trouve la même proportion de crapules, d’incestes et de toxicomanes chez les enfants issus de familles dites «traditionnelles» que chez les enfants de couples homosexuels…
Si la famille traditionnelle protégeait de quoi que ce soit, ce serait parfait. Mais vous n’en faites un rempart que parce que vous en faites une valeur absolue, et qu’à ce titre vous déniez aux autres un mode de vie qui, en lui-même, ne produit pas plus de vices que le vôtre (pas moins non plus).
En un mot, votre conservatisme, si éloigné de ce que le monde est devenu, et tellement inadapté à l’obtention de libertés irréversibles, sera pour vous ce que ses propres atermoiements sur l’Europe ou bien sa nullité en débat ont été pour Marine le Pen. Votre fossoyeur. Alors, encore une fois: ne changez rien! Conservez votre conservatisme. C’est l’assurance-vie du camp d’en face.
Conservez également, s’il vous plaît, la façon que vous avez d’être patriotes. En tout cas pour certaines d’entre vous. Conservez l’illusion qu’on aime son pays quand on veut penser qu’il n’a rien fait de mal. Continuez de voir un exercice de masochisme (et non de lucidité) dans le fait d’assumer les «crimes contre l’humanité» qui ont été commis par la France.
Car en cela, vous donnez à la francité tous les attributs d’un communautarisme.
La façon dont vous êtes fiers d’être Français donne le sentiment qu’être Français est une valeur en soi. Or, l’être-français n’est pas un dispensateur magique de vertu. Et la France, dans l’histoire, s’est souvent conduite comme le féal et le collaborateur de ses conquérants.
Et on en vient à une question fondamentale, et (peut-être) une divergence majeure entre nous.
Qui aime le mieux son pays?
Celui qui en accepte les zones d’ombre (et les pages sombres) ou celui qui les nie?
Qui, en France, est vraiment patriote?
Celui qui reconnaît que l’État français a profité de l’esclavage et de ses colonies, a organisé des rafles, et ordonné, entre autres, la torture en Algérie? Ou bien celui qui voit dans le rappel de ces faits (tous avérés) les accents de «l’anti-France» et la tyrannie de la pénitence? «Reconnaître les fautes du passé et les fautes commises par l’État, ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité.» disait Jacques Chirac le 16 juillet 1995, dans le discours magnifique où il a reconnu la responsabilité de la France dans la déportation de juifs.
Mais changeons de pays, un instant:
Qui aime le mieux la Turquie? Celui qui reconnaît le génocide arménien? Ou celui qui brûle des kiosques en France parce qu’il n’aime pas la Une du Point?
Qui aime le mieux la Russie? Celui qui réhabilite le stalinisme ou celui qui en détaille les crimes?
Et la Serbie? Celui qui reconnaît le génocide bosniaque ou celui qui nie l’existence des charniers? Et qui aime le mieux la Syrie? Celui qui reconnaît l’assassinat de sa population par un tyran, ou celui qui se couche devant les Russes?
Vous connaissez peut-être la belle nuance de Romain Gary selon qui le patriotisme est «l’amour des siens» et le nationalisme «la haine des autres.» A cela, j’ajouterais que le patriotisme est un amour exigeant qui regarde en face les crimes de son pays... Alors que le nationalisme - ce communautarisme étendu à la nation dont soudain tout est bien parce que c’est mien - relève, en vérité, de la haine de soi qui, pour ne pas assumer ses crimes, trafique la grande Histoire et jette un voile pudique sur des infamies.
La France n’est pas une vertu en soi.
La France n’est pas seulement un territoire, ou des traditions.
La France n’est pas un ego-trip. Un citoyen n’est pas un supporter.
La France est une histoire tragique et souvent honteuse, mais la France est aussi une ambition qui va plus loin qu’elle-même, ou qui dépérit, à l’inverse, quand elle se cache ses propres crimes et qu’elle cherche dans le confort de son terroir un refuge à sa mauvaise foi.
Dans ses Lettres à un ami Allemand, Camus écrit à un nazi: «Je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur, fût-ce celle du sang ou du mensonge.» Et le nazi lui répond: «allons, vous n’aimez point votre pays.» Mais c’est lui qui se trompe.
L’erreur de l’Allemand (du nazi) est de confondre l’amour de son pays avec l’amour du territoire qu’on nomme ainsi. C’est la même erreur que font tous ceux qui croient défendre la France en se contentant de défendre ses frontières ou d’embellir son histoire. En matière de patriotisme, la vérité qui dérange est de meilleure compagnie que l’omission qui réconforte.
Pour l’anecdote: l’idée qu’un nationalisme étroit n’est en réalité qu’un communautarisme élargi m’est apparue lors du fameux «couscougate» de Florian Philippot. Vous vous souvenez, bien sûr, de cette affaire et de ces militants absurdes qui étaient tombés sur le pauvre Philippot parce qu’il avait organisé une couscous party à Strasbourg…
Que les choses soient claires: je ne vous ferai jamais l’offense de penser que vous approuvez les gens qui considèrent qu’à Strasbourg on doit manger de la choucroute (ou bien du cassoulet dans le Périgord). C’est trop bête.
Mais si je reviens sur cette histoire, c’est parce que les ennemis de Philippot, en la circonstance, sont des caricatures de ce que j’essaie de vous dire.
En dénigrant le couscous non pour son goût mais pour son origine, en réduisant l’identité au respect d’un folklore ou d’un menu obligatoire, et la France à des rites dont le Français devrait être le militant, ces crétins patriotes ont mis le Français sur le même plan que le noir, le juif, l’homosexuel ou le musulman, c’est-à-dire le plan communautaire. En faisant de «l’être-Français» une qualité en soi, on fait des Français eux-mêmes une minorité parmi d’autres: le patriotisme de la bouffe est un communautarisme!
D’ailleurs, comme par hasard, de l’autre coté de l’échiquier, les indigènes de la République se sont eux-mêmes indignés que Philippot mangeât du couscous, mais eux parce qu’ils y voyaient un symbole criant d’ «appropriation culturelle».
J’aimerais tellement trouver les mots pour attirer votre attention sur le fait que, même si le discours de l’extrême-droite et le discours des Indigènes semblent s’opposer frontalement, ils se ressemblent plus qu’ils ne s’opposent.
Quelle différence entre les adversaires de l’appropriation culturelle qui interprètent la consommation d’un couscous par un blanc comme une survivance de l’ère coloniale, et la droite de l’extrême droite qui choisit d’y voir un signe de décadence?
Quelle différence entre le communautarisme qui interdit au Blanc de manger du couscous, et l’identitarisme qui s’en indigne? L’un dénonce l’impérialisme Français, l’autre redoute «le grand remplacement», mais dans un cas comme dans l’autre, on racialise le débat, on communautarise le débat et, de part et d’autre, on vénère des souches. Or, la souche, c’est le prototype d’une fausse valeur! C’est le modèle de tout ce qu’on aime non parce que c’est aimable mais parce que c’est soi-même. Une souche, c’est un arbre sans tête. Comment peut-on se vanter d’être un truc pareil?
De façon générale, c’est la notion même d’identité qui marche sur la tête.
Et puisque vous avez invité un prof de philo, on va faire un peu de métaphysique pour finir.
A titre individuel comme à l’échelle collective, l’idée d’identité n’a aucun sens.
A titre individuel, ce que nous appelons le «moi» n’est jamais qu’une addition de souvenirs et de qualités que la mémoire et l’ADN ont cousus ensemble pour nous donner l’illusion qu’en amont de toutes ces qualités, il y aurait un sujet. Mais quand on cherche le sujet lui-même, le sujet tout nu, séparément de toutes ses qualités, on ne trouve rien. Le moi, c’est comme le cœur de l’oignon.
A l’échelle collective, ce que nous appelons l’identitarisme (ou la pensée identitaire, qu’on retrouve indifféremment à la droite de la droite et chez les Indigènes de la république) n’est jamais que la sanctification arbitraire de coutumes ou de couleurs de peau dont on a décrété, un jour, qu’elles étaient un but en soi. Ou une valeur en soi.
Seulement, c’est la même erreur.
Qu’on additionne des qualités ou qu’on sacralise les rites d’un terroir, c’est le vide qu’on recouvre dans les deux cas.
Le sentiment d’avoir une identité, et de se distinguer des autres par l’identité qu’on a, est une double illusion:
1) nous n’avons pas d’identité (autre que nos souvenirs, nos habitudes et les particularités d’un ADN) et ce qu’on se représente comme une souche n’est qu’un tas de feuilles mortes.
2) Pour cette raison, la passion de l’identité n’est pas une passion de la singularité, mais au contraire une passion grégaire, une passion du troupeau. Pour croire à la fiction de son identité, il faut être nombreux (de même qu’il suffit à une sottise en ligne d’être likée 10 000 fois pour devenir une «vérité»).
Pour le dire simplement: c’est à l’illusion de se protéger quand il se replie qu’on reconnaît le tempérament de l’esclave. Ou plutôt: c’est au sentiment d’avoir une identité, d’être l’identité qu’il a, et d’avoir à défendre son identité contre d’autres identités que la sienne, qu’on reconnaît le mouton.
Voilà ce que, loyalement, je pouvais vous dire aujourd’hui, dans le temps qu’on m’a donné.
Et je suis heureux que vous l’ayez entendu.
Parce que vos credo sont désuets, parce que votre projet n’est qu’un rejet, parce que votre patriotisme est un communautarisme, que vos principes sont des fictions et parce que vous auriez l’impression de vous perdre si vous changiez d’avis, ce que vous espérez ne marchera pas… Et je suis bien obligé de reconnaître que, contrairement à ce que j’ai dit d’abord pour justifier ma participation à cette convention, votre projet politique ne m’inquiète pas du tout, car il se prive lui-même, tout seul, de l’ensemble des moyens d’action nécessaires à la conquête du pouvoir.
Merci de votre attention.