mercredi 13 mai 2020

“Remettre le Royaume-Uni au travail”
Pour le moment, “le confinement reste en place”, indique clairement The Guardian. Mais il s’agit désormais de “remettre le Royaume-Uni au travail”, décrypte le Financial Times. Si le télétravail est toujours recommandé, le locataire du 10 Downing Street, déclarant qu’il fallait commencer à relancer l’économie, a exhorté ceux qui ne peuvent pas travailler de chez eux à “aller travailler”, et ce dès lundi. De quoi créer une “faible lueur [d’espoir] pour les entreprises”, sans que “la grande majorité” d’entre elles ne puissent, avec cette simple “esquisse”,
La première étape débutera mercredi, avec un léger assouplissement des mesures d’isolement de la population. Davantage d’activités de plein air seront autorisées : les Britanniques pourront faire de l’exercice, prendre des bains de soleil. En revanche les infractions aux règles de distanciation sociale vaudront une amende plus salée. “Boris dévoile les nouvelles sanctions sévères pour les ‘covidiots
À la deuxième étape, prévue au plus tôt “en juin” – le calendrier précis dépendra des progrès dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19, dont le dernier bilan dimanche soir se chiffrait à 31 855 morts –, les écoles primaires pourront rouvrir.
La troisième étape pourrait avoir lieu début juillet, “si toutes les conditions sont réunies” : le gouvernement espère “rouvrir au moins une partie” des cafés et restaurants et autres lieux publics.
Vives critiques
La série d’annonces a aussitôt été vivement critiquée, outre-Manche. Le plan dévoilé laisse le pays “divisé”, relate The Guardian. “Boris Johnson descendu en flammes pour son plan de déconfinement ‘imprudent’”, titre de son côté The Mirror.
Parmi les points de friction : le remplacement du slogan “restez à la maison, protégez le NHS (le système de santé), sauvez des vies” par celui-ci : “restez en alerte, contrôlez le virus, sauvez des vies”. Certains ont jugé ce nouveau message officiel “trop vague et sujet à interprétations”, explique The Telegraph. “
Les dirigeants des assemblées écossaise, galloise et nord-irlandaise ont rejeté le slogan et déclaré qu’ils s’en tiendraient au message ‘restez chez vous’, ce qui a ajouté à la confusion générale.”

Une centaine de familles, qui ont perdu des proches, ont déposé plainte devant le Tribunal suprême contre le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez pour sa présumée mauvaise gestion de la crise.
Plusieurs avocats, représentant 116 familles, se sont unis pour déposer une plainte collective contre le président du gouvernement espagnol et la totalité de son gouvernement – soit 22 ministres – pour sa mauvaise gestion de la pandémie du Covid-19, plus précisément pour “homicides par imprudence”.
“Les plaignants avancent, écrit le quotidien La Vanguardia, que le gouvernement, ayant connaissance du risque grave de contagion que posait le coronavirus, a agi trop tardivement, quand les contaminations étaient devenues incontrôlables et malgré les avertissements de l’Organisation mondiale de la santé.”

Il ni a pas que les français à tout le temps se plaindre de leurs dirigeant !

Le 4 mai dernier, un sommet mondial virtuel a permis de récolter plus de 8 milliards de dollars pour la recherche d’un vaccin contre le Covid-19. Les États-Unis n’y participaient pas.
Pour trouver un vaccin, les États-Unis veulent avancer vite et seuls. Alors même que les laboratoires installés aux États-Unis “commencent des essais cliniques” et que les sociétés pharmaceutiques “réorganisent les usines américaines pour se préparer à une production à grande échelle”, le gouvernement américain a “tourné le dos à la coalition mondiale qui lutte contre la maladie”, contrairement “au Royaume-Uni, à la Chine, à la Turquie, au Canada, à l’Arabie Saoudite, au Japon, à de nombreux pays africains, à l’Organisation mondiale de la santé, à la Fondation Gates et à l’Union européenne”, les États-Unis n’ont pas envoyé de représentant la semaine dernière à un sommet mondial virtuel qui a permis de récolter plus de 8 milliards de dollars pour la recherche d’un vaccin affirme The Guardian.

mardi 7 avril 2020

Etats-Unis : la faillite populiste

Etats-Unis : la faillite populiste

L’épreuve tragique que traversent les Etats-Unis va-t-elle enfin ouvrir les yeux des électeurs américains ? Les deux traits distinctifs de la présidence Trump, l’incompétence noire comme méthode et le cynisme électoral pour toute boussole, vont-ils ébranler les certitudes d’un électorat drogué aux fake news et aux «vérités alternatives» ? Au début de la crise, Donald Trump a tout fait pour minimiser le danger de la pandémie, avec une seule idée en tête : maintenir en marche une économie dont la prospérité entrepreneuriale – largement héritée du mandat précédent – était son meilleur argument de campagne, quitte à accepter des pertes humaines supérieures.
Pour flatter les préjugés nationalistes, il a fermé les frontières avec le Mexique et le Canada et interdit les vols en provenance de Chine, assurant que ces lignes Maginot seraient les meilleures protections pour les Américains. Un mois plus tard, les Etats-Unis arrivent en tête des pays les plus touchés par le virus. Le nombre de malades et celui des décès montent en flèche, dans plusieurs Etats les hôpitaux sont débordés. Certains parlent d’un choc humain comparable à l’attaque de Pearl Harbour ou aux attentats du 11 Septembre.
Ignorant l’échec spectaculaire de sa politique sanitaire, il a clamé que le pays reviendrait pour Pâques à un cours normal. On voit maintenant que c’est probablement autour de cette date que la pandémie sera la plus meurtrière. Peu à peu, les gouverneurs mettent en place les mesures de confinement et de distance sociale qu’il a récusées d’emblée, avant de se raviser. Il a tout fait pour détruire la réforme de «l’Obamacare» destinée à procurer une meilleure couverture santé à la population. Aujourd’hui, des dizaines de millions d’Américains se retrouvent sans aucune assurance pour faire face à la maladie, contraints de chercher en panique une place au sein d’un système de santé disparate et coûteux, dont le nombre de lits par habitant est deux ou trois fois inférieur à celui de l’Europe.
La Congrès a voté une aide massive en faveur de l’économie. Mais le refus de toute protection envers les salariés du pays fait bondir le nombre des chômeurs et on parle maintenant d’un désastre social historique qui porterait le taux de chômage à des altitudes vertigineuses. Par calcul démagogique, le Président a même placé les vendeurs d’armes individuelles sur la liste des entreprises de première nécessité. Les achats de fusils, de revolvers et de pistolets-mitrailleurs ont doublé depuis le début de la crise.
Au milieu de la catastrophe, Trump pérore tous les jours à la télévision, enfilant mensonges, approximations et bravades autosatisfaites, l’œil rivé sur son propre audimat et sur l’audience qu’il recueille sur les réseaux sociaux. Pire : l’entreprise de dénigrement qu’il mène depuis des années contre l’information libre et rationnelle lui assure encore le soutien d’un électorat antiélites qui dénie toute légitimité à la science et à la compétence technique. Vivant dans un monde fantasmatique où tout ce qui vient du savoir et de l’expérience est disqualifié, ses électeurs continuent de faire crédit à ses sinistres rodomontades.
Grâce à ce mécanisme politique autoprotecteur, et alors même que son incapacité éclate au grand jour, Trump n’a pas perdu, loin de là, son assise électorale. D’où l’importance cruciale du scrutin de l’automne. Les démocrates, qui ont débattu dans leurs primaires, avec une certaine prescience, de la réforme nécessaire du système de santé, devraient en tirer avantage. Mais le populisme est un récit idéologique qui se met à l’abri des atteintes de la réalité, et se fonde sur la désignation d’un ennemi affublé de tous les vices, les élites du savoir et de la compétence. Ainsi la loi d’airain de la démocratie trouve une nouvelle application : il ne suffit pas d’avoir raison, il faut aussi gagner les élections.
LAURENT JOFFRIN

dimanche 5 avril 2020

Laurent Joffrin, Dieu et le virus

Les voies du seigneur sont décidément impénétrables. La plupart de ses fidèles, tout en priant avec ardeur pour la pauvre humanité, s’en remettent sagement à l’action très séculière des autorités civiles pour les protéger de la maladie ; les autorités religieuses constituées, chrétiennes, juives ou musulmanes, appellent toutes au civisme antivirus et font manifestement plus confiance au confinement et aux «gestes barrières» qu’aux génuflexions et aux bénédictions pour combattre le fléau. Mais il faut bien dire, toute révérence gardée, que c’est parmi les croyants les plus convaincus, les plus rigoureux, qu’on trouve les alliés les plus zélés du coronavirus. Pour parler clair, l’influence des intégristes de tout poil et tout plumage sur la santé des mortels de la planète est tout bonnement catastrophique.
En France, on le sait, c’est un rassemblement évangélique de trois jours tenu dans l’est du pays, avec force embrassades, la «Porte ouverte chrétienne», qui s’est montré le plus efficace propagateur de la maladie sur le reste du territoire, quand les pèlerins illuminés par la grâce sont rentrés dans leurs pénates en portant, en plus de la bonne parole, de fortes doses de coronavirus dont ils ont comblé leurs proches et leurs voisins. La «Porte chrétienne» en question était en fait ouverte pour la maladie…
Encore ce rassemblement s’est-il déroulé au début de l’épidémie, quand la prise de conscience de la dangerosité du virus était encore faible, ce qui atténue la responsabilité des organisateurs. Mais aux Etats-Unis, d’autres sectateurs du même culte, pasteurs en tête, refusent encore aujourd’hui de se soumettre à la discipline commune et continuent de se rassembler dans leurs églises au mépris des précautions les plus élémentaires. On soupçonne même Donald Trump, quand il a annoncé que tout redeviendrait normal à Pâques, d’avoir voulu, par cette prophétie aux allures bibliques complaire à cette communauté religieuse où il trouve les plus zélés de ses partisans.
Les évangéliques, toujours… A Singapour, lit-on dans un papier de synthèse publié par les Dernières Nouvelles d’Alsace, le ministère de la Santé indique que plus de trente des tout premiers cas détectés sur l’île proviennent de deux églises évangéliques : Life Church and Missions, et Grace Assembly of God. Deux des fidèles venaient directement de Wuhan, en Chine, mais, tout à leur pieuse ferveur, ont négligé de s’isoler.
En Corée du Sud, c’est l’Eglise Shincheonji de Jésus, secte apocalyptique aux méthodes musclées, et son gourou Lee Man-hee, qui sont mis en cause. Des offices au sein de sa branche de Daegu, début février, seraient à l’origine de la propagation du virus. Mi-mars, 60% des 7 500 cas de Covid-19 sud-coréens étaient liés à la secte Shincheonji.
En Iran, les rassemblements de Qom, ville sainte, sont à l’origine d’une grande partie des contaminations. Les premiers cas ont été décelés à la mi-février mais les cérémonies collectives ont continué jusqu’à la fin du mois. L’ayatollah responsable du mausolée a refusé d’interrompre le culte en expliquant que le sanctuaire était une «maison de guérison». Un autre dignitaire iranien a déclaré au bon peuple que le virus ne pouvait pas frapper les musulmans, jusqu’à ce qu’il soit lui-même atteint par la maladie.
En Israël, le gouvernement a toutes les peines du monde à faire respecter les mesures de confinement dans les quartiers où habitent les juifs orthodoxes, qui continuent de se rendre dans les synagogues en contravention avec les règles civiles. Un chiffre a ébranlé l’opinion : la moitié des personnes hospitalisées en Israël sont issues d’une des communautés ultra-orthodoxes, alors que celles-ci comptent seulement pour 10% dans la population totale. Dans beaucoup de ces quartiers, les fidèles écoutent les consignes des rabbins et non celles des autorités. On continue de célébrer des mariages ou des enterrements en contradiction avec toutes les règles sanitaires. Comme ces croyants, souvent, ne disposent ni de la télévision, ni de la radio, ni d’Internet, le gouvernement fait diffuser ses mots d’ordre par haut-parleur. Les juifs orthodoxes sont présents aussi aux Etats-Unis. Le premier foyer virulent de la côte Est a été décelé à New Rochelle, une ville proche de New York. La majorité des personnes contaminées dans cette ville étaient liées à une communauté juive orthodoxe.
En Inde, comme le rapporte RFI, c’est à un autre rassemblement religieux, musulman celui-là, qu’on impute une grande partie des contaminations. A la mi-mars, à New Dehli, plus de 3 000 personnes ont assisté à un office du Tabligh Jamaat, une organisation de missionnaires fondamentalistes. Elles sont ensuite rentrées chez elles, transmettant le virus dans tout le pays. Quelques jours après, les autorités ont interdit tout rassemblement, mais les responsables du groupe ont poursuivi leurs activités en soutenant qu’Allah les protégeait. Aujourd’hui, plus de 10% des cas d’infection et un tiers des décès liés au coronavirus sont des participants à cette congrégation ou bien leurs proches. Et l’on pourrait encore aligner beaucoup d’autres exemples, tout aussi édifiants.
L’auteur de cette lettre ne bouffe pas du curé à tous les repas (ni de l’imam ni du rabbin). Quoique mécréant, il respecte la religion, souvent source de dévouement et d’altruisme. Il se garde de crier «croa, croa !» quand il croise un prêtre, comme on le faisait au temps du petit père Combes. Aussi bien, les églises dans l’épreuve de la pandémie font en général preuve de civisme et appellent à observer les règles édictées par les gouvernements. Ces précautions étant prises, il faut bien admettre que la religion ne joue pas toujours un rôle positif dans cette pandémie, en tout cas dans la version intégriste, qui ajoute à la pathologie des corps une pathologie de l’esprit. Partout, c’est le même raisonnement qui est tenu : s’il y a peu de malades, on rend grâce à Dieu pour la protection qu’il accorde aux croyants ; s’il y en a beaucoup, on explique le fléau par la colère du même Dieu devant le comportement impie de la population concernée.
A tous ceux-là, on conseille la lecture de ces vers, tirés d’un célèbre poème de Voltaire, écrit après le tremblement de terre de Lisbonne, que les autorités religieuses de l’époque attribuaient elles aussi à l’impiété des habitants de la ville, tout en glorifiant envers et contre tout l’infinie sagesse du seigneur, dont les voies sont effectivement impénétrables.
«Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours !
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : "C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ?"
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
"Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ?"
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?
LAURENT JOFFRIN

mercredi 1 avril 2020

La fin du monde ?

La fin du monde ?

Yves Cochet, ancien ministre écolo, porte-parole du courant «effondriste» qui prévoit l’apocalypse avant 2030, se félicite dans le Monde sur un mode goguenard de la justesse de ses prédictions : «Avec mes copains collapsologues, on s’appelle et on se dit : "dis donc, ça a été encore plus vite que ce qu’on pensait". » Pour lui, la crise du coronavirus pourrait bien déclencher l’effondrement annoncé. Qu’il anticipe si bien qu’il s’est retiré au nord de Rennes pour vivre sur un lopin de terre où il vise l’autosuffisance. Il a une réserve d’eau et de bois et envisage de cultiver lui-même ce qui sera nécessaire à son alimentation.
Discrète objection à ce Cassandre à la mode de Bretagne : l’effondrement qu’il prophétise, selon les propres termes des collapsologues, passe par la dissolution de tout Etat digne de ce nom sous l’effet de la violence de la crise, qui contraindra l’humanité à s’en remettre à ses propres forces dans une société détruite. D’où son repli dans le réduit breton. Or les Etats n’ont en rien disparu. Au contraire, ce sont eux qui coordonnent la lutte contre le virus, à tel point que certains s’inquiètent à juste titre de leur omniprésence dans la vie des terriens confinés par la pandémie. Il est d’ailleurs très probable que les mesures d’exception prises partout sur la planète finiront par donner des résultats. On attend un pic dans la propagation du mal, puis une décrue. On débat déjà des moyens de sortir intelligemment du confinement et on s’attelle à combattre la récession qui suivra immanquablement la mise à l’arrêt des économies.
C’est toujours le problème des Cassandre. Dans la mythologie, la jeune Troyenne qui annonce les catastrophes est victime d’une malédiction des dieux : elle prédit toujours l’avenir avec justesse – la mort de Patrocle, la ruse du cheval de Troie, la chute finale de la ville de Priam – sans être jamais écoutée. Mais tout se gâte dans la fable si elle se trompe. Dans ce cas, on aura eu raison de ne pas l’écouter. C’est le danger qui guette Cochet : si le monde fait preuve de résilience et surmonte la crise du coronavirus, il aura joué pour rien les prophètes de malheur, érodant d’autant la nécessaire vigilance envers la crise climatique qui nous menace par ailleurs. A trop crier au loup…
Comme tant de responsables politiques, Cochet est victime d’un classique biais cognitif, le biais de conviction. Il sélectionne dans le réel les faits qui vont dans son sens et oublie les autres. L’atmosphère lugubre qui prévaut sur cette planète confinée a effectivement un air de fin du monde. Mais la pandémie de coronavirus a peu à voir avec une crise écologique (ce qui laisse entier l’impératif de lutte contre le dérèglement climatique). Le virus est passé de l’animal aux humains : c’est la nature qui agresse les hommes et les femmes et non le contraire. Sa propagation a été facilitée par l’intensité des échanges née de la «mondialisation libérale». Mais par le passé, quand la mondialisation était moins présente, les virus se propageaient aussi, avec des pertes humaines très supérieures (voir la Grande Peste ou la «grippe espagnole»). Ce sont d’abord l’avancée de la science, l’excellence technologique et la force des Etats modernes qui fourniront les meilleures armes contre le virus, non la défiance envers le progrès humain propre aux «effondristes».
Ce qui ne change rien à l’urgence écologique. C’est là qu’on peut espérer une prise de conscience. Le confinement fait réfléchir sur l’échelle des valeurs qui structure nos sociétés. Il promeut – on le souhaite, en tout cas – les valeurs collectives d’entraide et de coopération, l’importance des services publics et des «biens communs» contre le matérialisme individuel qui domine les esprits contemporains. Pour combattre le réchauffement climatique, ces valeurs seront décisives. La crise héroïse les travailleurs modestes qui risquent leur vie pour maintenir les services essentiels, à commencer par les personnels de santé, dont le dévouement au bien commun est soudain mis en exergue. Elle suggère une planification lucide du modèle de développement pour sortir des énergies fossiles, une préservation des industries stratégiques qui garantissent la souveraineté nationale (l’industrie pharmaceutique, par exemple, dangereusement dépendante de la Chine pour certains matériels). Elle met surtout en évidence les cruautés de l’inégalité et replace au premier plan la question sociale. Mais de cela, tout à ses fascinations apocalyptiques, Cochet ne parle pas.

La fin du monde ?

mardi 28 janvier 2020

Le conflit social, que nous avons vécu a été marqué par une période de tensions et de débordements mais le nombre et la nature des incidents qui se sont multipliés ces derniers jours interrogent sur le climat délétère de notre société.

Qu’une fin de conflit social, surtout lorsqu’il s’est inscrit dans une durée hors norme, soit marquée par une période de tensions et de débordements n’a, en soi, rien d’exceptionnel. La frange la plus radicale des opposants, qui refuse toute forme de compromis, manifeste sa frustration de ne pas avoir atteint l’objectif espéré en jouant la surenchère. Classique.
Ce qui l’est moins en revanche, c’est le nombre et la nature des incidents qui se sont multipliés ces derniers jours. Deux intrusions au siège de la CFDT, dont une par des opposants encagoulés à la réforme se revendiquant de la CGT, tentative par des manifestants de forcer les portes d’un théâtre où Emmanuel Macron assistait à une représentation, cérémonies de vœux perturbées, ou annulées par crainte de perturbations… jusqu’à l’incendie criminel de La Rotonde, cette brasserie parisienne devenue emblématique du pouvoir honni, après que le président y a fêté sa qualification au second tour de la présidentielle de 2017. Depuis, le patron recevait régulièrement des menaces… Pour une poignée de radicaux, qui se sont embarqués dans un engrenage délétère, la fin semble désormais justifier les moyens. Pas de quartier pour ceux qui ne partagent pas leur combat. Laurent Berger a bien fait de rappeler qu’il ne « support[ait] plus cette idée que dans cette démocratie, lorsqu’on n’est pas d’accord, on serait un ennemi et on serait à abattre ». Un vent mauvais souffle sur le débat politique. La haine verbale qui se déverse depuis longtemps à jet continu sur les réseaux sociaux, contre les institutions, contre le pouvoir ou ses supposés alliés, et disons-le tout de go, contre les « élites », s’exprime aujourd’hui sans filtre, brutalement, dans la rue. Bien sûr, les manifestants n’ont pas le monopole de la brutalité. En face, les bavures en série des forces de l’ordre ont largement contribué à l’escalade. Ces dérapages sont d’autant plus inadmissibles qu’ils émanent d’une institution. Soit. Et maintenant ? Jusqu’où ira cet engrenage, fait de rumeurs, de théories complotistes et autres fake news, ce carburant du populisme ? En bons artisans du chaos, les pyromanes qui attisent aujourd’hui la rage et les peurs et en appellent à la rébellion auront une part de responsabilité dans ce qui pourrait advenir lors de la prochaine présidentielle. Tout comme ces chaînes d’infos qui tendent complaisamment le micro aux extrémistes de tout poil, aux agités du bonnet, pour peu qu’ils soient susceptibles de faire le buzz. Télé en continu et réseaux sociaux deviennent les nouveaux arbitres des influences, de plus en plus sourds à toute forme d’expertise, de rationalité et de pondération. Seul compte désormais le bruit. Et la fureur.

L’ancien garde des Sceaux Robert Badinter s’est élevé contre ceux qui, lors de marches aux flambeaux contre la réforme des retraites jeudi dernier dans plusieurs villes de France, ont brandi, au bout d’une pique, la tête d’Emmanuel Macron.

 Interrogé sur « le climat politique et social actuel », les « insultes et menaces qui se répandent sur les réseaux sociaux, les violences symboliques contre les élus, les politiques et le chef de l’Etat ». « Une époque qui est à la haine ». le journaliste Patrick Cohen a interroger plus spécifiquement Robert Badinter sur les marches aux flambeaux de la semaine dernière : « Ce qu’on a vu la semaine dernière, des retraites aux flambeaux où l’effigie d’Emmanuel Macron est brandie au bout d’une pique. Je ne vous demande pas à qui la faute, parce que chacun peut trouver des responsabilités dans l’un ou l’autre camp, mais est-ce que ces images, cette époque… Il n’a pas le temps de finir sa question que Robert Badinter répond très fermement, dénonçant ce qui pour lui est « absolument condamnable » :
« Rien n’excuse ce degré de violence non pas physique encore, mais verbale. Rien. La représentation d’une tête au bout d’une pique, qui n’est rien d’autre que la guillotine, est pour moi absolument, totalement, condamnable. On ne peut pas admettre dans la République française, dont je rappelle la devise, que quelque homme politique que ce soit, quelque femme politique que ce soit, on promène sa tête au bout d’une pique avec ce que cela signifie. Ce n’est pas admissible ! Je le dis du fond du cœur, aucune cause ne justifie cela, aucune. »
Relancé par le journaliste, l’ancien responsable politique poursuit : « Derrière le symbole il y a la pulsion et ici la pulsion, c’est la haine, et c’est la volonté de détruire physiquement, par cette représentation symbolique, l’adversaire. » Celui qui a fait voter au Parlement la loi sur l’abolition de la peine de mort finalement promulguée le 10 octobre 1981 ne décolère pas :                                « Mais comment ? Mais qu’est-ce que c’est qu’une démocratie sinon un Etat de droit qui est respecté par tous ? Qu’est-ce que c’est que la violence ? […] Je le dis du fond du cœur, je suis sorti complètement de la vie politique, mais il y a des évidences dans une démocratie et la première c‘est le refus de la violence physique. Vous avez tous les moyens, toutes les libertés, d’expression : le défilé, la manifestation, le slogan, ce que vous voulez, mais pas la violence physique. »

vendredi 24 janvier 2020

« les discours politiques extraordinairement coupables »

Emmanuel Macron a dénoncé avec véhémence, dans l’avion le ramenant d’Israël jeudi soir, « les discours politiques extraordinairement coupables » affirmant que la France est devenue une dictature, et justifiant de ce fait la violence politique et sociale.
« Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables –, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée... Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime ou une personne ou un clan décident des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! La dictature, elle, justifie la haine. La dictature, elle, justifie la violence pour en sortir. Mais il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre. »                                                « Tous ceux qui, aujourd’hui dans notre démocratie, se taisent sur ce sujet, sont les complices, aujourd’hui et pour demain, de l’affaiblissement de notre démocratie et de notre République. »

samedi 11 janvier 2020

ECOLOGIE Les mégafeux, une catastrophe mondiale et totale

Pour la philosophe Joëlle Zask, les incendies monstrueux qui ravagent les forêts du monde, sur tous les continents et même au Groenland, sont des catastrophes d'une violence inédite qui remettent en cause l’idéologie de la maîtrise de « la nature ».

La destruction en cours de pans entiers de la forêt amazonienne par des incendies géants porte une grave atteinte à un trésor de la vie terrestre. L’Amazonie est la plus grande forêt tropicale, la plus riche réserve de biodiversité, une contributrice majeure au cycle de l’eau et un immense puits de carbone. Pour toutes ces raisons, c’est l’un des plus précieux territoires de la planète face aux dérèglements du climat et aux menaces d’extinction des espèces animales et végétales.                 C’est aussi le milieu de vie, le monde culturel et spirituel, ainsi que la mémoire de plusieurs centaines de peuples autochtones, exposés à la violence des politiques extractivistes des gouvernements des États amazoniens. Les menaces contre les Amérindiens atteignent un paroxysme au Brésil depuis l’élection de Jair Bolsonaro
Or la déforestation est l’un des principaux facteurs des feux monstrueux qui ravagent l’écosystème amazonien. La carte des incendies correspond en effet en grande partie aux limites des frontières agricoles, ces fronts forestiers tronçonnés pour y faire place aux élevages de bétail. Mais il serait erroné de ne voir dans ce désastre en cours qu’un problème brésilien. Au contraire : des « mégafeux » apparaissent sur tous les continents depuis plusieurs années. Ils constituent un « fait social total » et remettent en cause les représentations fondatrices des sociétés contemporaines, où beaucoup continuent de croire que les humains peuvent maîtriser « la nature ». C’est ce que défend la philosophe Joëlle Zask dans un livre paru le 22 août : Quand la forêt brûle (Premier Parallèle). Elle y théorise le pullulement des mégafeux qui ont consumé des milliers d’hectares, tué des centaines de personnes et intoxiqué un nombre inconnu d’autres en Grèce, Australie, Sibérie, Californie, Indonésie, dans le bassin du Congo ou au Groenland, en quelques années à peine.À la différence des feux de forêt, dont certains, quand ils sont maîtrisés, peuvent avoir des effets positifs sur les écosystèmes, en détruisant les broussailles et les bois morts qui sinon augmenteraient le risque de feu incontrôlé, les mégafeux sont des catastrophes. Ils constituent « des événements que nos raisonnements binaires, qui en sont à la source, empêchent de prévoir ». Ces feux « ne sont ni prévisibles, ni progressifs comme le sont l’effet de serre, la radioactivité, la pollution aux particules fines, l’augmentation progressive de la température, la fonte des glaces ou l’élévation du niveau de l’océan ». Ils sont soudains, incommensurables, presque impossibles à éteindre de la main de l’homme, de plus en plus fréquents. Et surtout, ils se nourrissent de la volonté humaine de maîtriser et utiliser la nature : « L’idéologie d’une maîtrise complète de la nature qui sous-tend l’arraisonnement de la nature et l’idéal de contrôle des feux a pour ultime conséquence des phénomènes incontrôlables, dont les mégafeux sont le symptôme le plus violent et le moins réfutable. La cause est humaine, mais le processus se retourne contre l’homme en général. » L’immense majorité de ces mégafeux sont d’origine humaine, qu’il s’agisse d’incendies criminels, d’imprudences ou des conséquences de l’exploitation des espaces boisés. 
La lutte contre les mégafeux alimente un « complexe industriel du feu », un nouveau business de matériel de pointe qui vaut des milliards de dollars, et se développe au rythme de la déforestation et des incendies monstrueux qu’elle cause. Plus on lutte contre les mégafeux, plus on s’organise pour dompter une nature sauvage, plus on s’enferre dans l’illusion qu’on peut la contrôler. Et plus on s’empêche de s’attaquer aux véritables racines du problème : la réduction de la nature à une ressource que l’on peut exploiter sans risque pour nourrir le bétail, faire pousser le cacao, ou cultiver le bois de construction qui sera consommé sur les marchés étasunien, européen et chinois. « L’industrie forestière et les grands feux forment un couple inséparableL’appauvrissement de la biodiversité que la première provoque prépare le terrain pour les seconds. ».Plus qu’un cercle vicieux, c’est une faille systémique, une contradiction insurmontable de notre idéologie utilitariste, qui nous laisse penser que l’argent et les technologies nous permettent de dominer le monde. Remplacement des forêts primaires par des bois de plantation, destruction des milieux ouverts, apparition de « déserts boisés » d’où sont chassées la faune et la flore qui se nourrissaient des essences désormais disparues…                          À Bornéo, en Indonésie, des dizaines d’individus de la tribu très menacée des orangs-outans ont péri dans les grands feux de 2015. Les incendies seraient responsables de la mort de la moitié de cette population de grands singes. En 2017, le Chili a connu le pire désastre forestier de son histoire, en partie à cause des monocultures d’eucalyptus destinées à l’industrie forestière. En Indonésie, les mégafeux provoqués par les multinationales qui déforestaient ont détruit 2,6 millions d’hectares et causé des problèmes de santé chez un demi-million de personnes. Des enfants sont morts d’étouffement. Des aéroports et des écoles ont dû être fermés jusqu’en Thaïlande. Pour certains experts, c’est un crime contre l’humanité, écrit la philosophe. Quelles relations réinventer avec les forêts depuis là où nous vivons ? Cette question est devenue l’une des plus vivantes et combatives des champs littéraire, intellectuel, politique et de mouvements sociaux : contre la mine dite Montagne d’or en Guyane, contre la construction d’une base de loisirs dans la forêt de Romainville, contre le contournement routier de Strasbourg, contre le centre d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure, sur le plateau de Millevaches, où des collectifs s'opposent à l'exploitation industrielle de la forêt, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes…
Toutes ces contributions et mobilisations constituent des antidotes radicaux pour sortir du face-à-face politiquement et intellectuellement stérile entre Emmanuel Macron et le président brésilien.